Socialisme International est une publication de la gauche révolutionnaire française, issue de la tendance du Socialist Workers Party britannique, qui est parue sous différentes formes de 1985 à 2008. Ce blog va tracer une partie de l'histoire de la revue, et rendre disponible des articles, avant tout ceux qui traitent de la théorie marxiste et de l'histoire du mouvement ouvrier et de la lutte contre l'oppression.

vendredi 28 décembre 2012

Interview de Samira Makhlouf, de Femmes Françaises Musulmanes Engagées (2004)

Le dossier que nous avons publié sur "L'islam et la politique" date de 2004, il y a presque 10 ans maintenant. Il y a eu des progrès - l'opposition à l'islamophobie est plus forte qu'il y a 10 ans. Mais l'essentiel de la gauche ne s'oppose pas activement à l'islamophobie.
Et il y a eu des reculs aussi - la loi sur le Niqab, la proposition de loi pour empêcher des nounous de porter un foulard même chez eux, la discrimination faites aux mères musulmanes qui voulaient accompagner des sorties scolaires.

C'est la raison pour laquelle une bonne partie des articles que nous avons publiés restent intéressante aujourd'hui pour ceux qui veulent se battre contre l'oppression.

Interview de Samira Makhlouf, de Femmes Françaises Musulmanes Engagées

Bonjour Samira. Dans un premier temps, je t’invite à te présenter ainsi que ton association avant d’entamer l’entrevue proprement dite.

Bonjour, je m’appelle Samira Makhlouf, j’ai 22 ans, je suis étudiante à l ‘université de Lyon3, et je suis secrétaire générale de l’association Femmes Françaises Musulmanes Engagées. C’est une association créée en 1995. Elle est née de la réaction des citoyennes françaises de confession musulmane face aux exclusions que subissaient de jeunes filles dans la banlieue lyonnaise à l’époque. Donc ces femmes se sont réunies en association pour venir en aide aux jeunes filles exclues pour leur offrir un accès au droit (comment contacter un avocat, etc.) et les aider à poursuivre leurs études.

Au départ, l’association s’appelait Union des Sœurs Musulmanes de Lyon. Très rapidement, l’association a mûri – d’où le changement de nom. Elle a pris conscience qu’il existait un droit de porter le foulard au travail ou à l’école et que par conséquent il s’agissait de faire évoluer les mentalités. L’association a donc travaillé sur deux plans : d’une part une action pour faire respecter le droit auprès des jeunes filles victimes d’exclusion. Il s’agit donc de tisser des liens entre les musulmanes et le reste de la société, c’est à dire d’abord montrer aux musulmanes qu’elles étaient des acteurs dynamiques au sein de la société et qu’elles peuvent se réapproprier de plein droit leur rôle et montrer au reste de la société que nous, femmes musulmanes on était citoyennes qu’on voulait faire partie de la société. Qu’on n’était pas du tout les personnes aliénées qu’on disait dans les médias, au contraire : on voulait étudier, travailler, …on pousse les femmes à participer à la vie de leur cité, à la vie de l’école de leurs enfants, etc. – autant nos mères que les jeunes femmes des plus jeunes générations. 

Qu’est ce qui t’a poussé à militer dans cette association ?

Moi déjà j’ai été victime d’exclusion. J’ai porté le foulard très jeune, j’avais 14 ans et demi. J’ai fait une Seconde dans un lycée public où j’ai du ôter mon foulard à l’entrée tous les matins, chose que j’ai très mal vécu. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je ne comprenais même pas les raisons qui poussaient l’administration. D’autant qu’à l’époque ils m’empêchaient de mettre un bandana, le bandana que Sarkozy défend, à l’époque on me l’interdisait.

Il y a une phrase anecdotique – à l’époque j’étais jeune donc ça ne m’avait pas fait tilt – mais mon CPE avait fait le lien entre le foulard et une croix gammée pour justifier l’injustice... J’avais été convoquée deux heures après la rentrée – à huit heures j’étais en cours et à 10 heures j’étais chez le proviseur (rires) je crois que y’a peu de gens qui ont fait aussi bien que moi ! Et donc lors de cette convocation il y avait ma CPE et on m’a dit que certains professeurs, certains élèves se demandaient pourquoi j’avais un bandeau. Les gens ne pensaient pas forcément qu’il s’agissait d’un foulard. Et c’est venu jusqu’au bureau du proviseur en disant que « c’est scandaleux tout ça », tu connais ces discours, après que « c’est par solidarité envers les femmes algériennes, afghanes » – parce qu’à l’époque il y avait encore le régime des Talibans en place.

Bon moi je disais que j’étais française et que je ne voyais pas le lien entre moi et les femmes en Algérie, et l’action et le combat qu’elles menaient en Algérie et que moi c’était un choix personnel. Elle me dit et pourquoi tu parles de foi ? Je lui dis que au médecin je ne pense pas que vous demandiez d’explication sur l’ordonnance. Et bien moi, je suis profondément pratiquante, musulmane, c’est un choix et on fait des choix et on obéit à celui qu’on a décidé d’obéir. Et donc je lui expliquai que c’était vraiment une démarche personnelle. Bon, c’était « cause toujours tu m’intéresses » et je suis ressorti en pleurant de cet entretien parce qu’elle m’avait dit que si on ne voyait pas mes cheveux – en gros c’était une histoire de quelques centimètres de cheveu – elle ne m’accepterait pas en cours.

Et quand ma CPE m’a ramenée en cours, je pleurais, et donc elle m’a dit pour me montrer qu’elles étaient justes, que c’est par justice qu’elles faisaient ça « mais tu sais l’année précédente, on a renvoyé un lycéen parce qu’il avait tatoué une croix gammée. » Donc le lien, j’ai beau chercher, j’ai pas trouvé ! Donc après un an, j’ai mal vécu, mes parents ont mal vécu le fait que je l’ai mal vécu et donc quand je leur ai annoncé deux semaines avant la rentrée de première que je voulais me déscolariser pour faire le CNED, ils ont accepté. Alors que leurs conditions quand j’ai décidé de porter le foulard était que je continue mes études. Et finalement ils ont tellement vu que j’ai galéré pendant un an, que j’ai voulu faire une 1ère S et qu’on m’a orientée en ES, etc. Et donc c’est grâce à ça que j’ai bénéficié des cours au CNED et des cours de soutien avec l’association FFME, à l’époque ma sœur était encore présidente et de fil en aiguille, j’ai connu l’association. 

Comment Saïda Kada a été aménée à écrire l’Une Voilée l’Autre Pas ?

J’ai un lien particulier avec Saïda puisque c’est ma grande sœur. On fait partie d’une famille militante, mes parents sont des immigrés, ils ont la nationalité algérienne. Ils sont très engagés dans leur entourage, dans la mosquée qu’ils fréquentent et on a toujours eu le souci de l’autre, je crois que c’est quelque chose que nos parents nous ont donnés. Et la démarche de Saïda c’était pas forcément au début d’écrire un livre. En fait, au départ c’est Dounia Bouzar qui est éducatrice dans la PJJ qui l’a sollicitée dans le cadre de son travail. A l’époque, c’est une militante de Divercité qui les a mises en contact puisqu’elle voulait des témoignages de jeunes femmes et Saïda de part son réseau pouvait lui apporter tous ces témoignages et de fil en aiguille s’est tissé un lien, un débat, un dialogue entre les deux. Donc Dounia est venu au départ avec sa position, son avis, son image aussi de la femme et en côtoyant tous ces femmes musulmanes, toutes ces françaises selon leur vécu, leur témoignage, ça l’a fait évoluer. Et c’est parti de là. C’était une rencontre pour un témoignage qui a débouché finalement sur ça. 

Est ce que la publication de ce livre a suscité des réactions ?

Au sein de la communauté musulmane, énormément de réactions parce que je trouve qu’autour de moi, ça fait énormément évoluer la réflexion. Ca a donné déjà au sein de la communauté parce que c’était une femme qui parlait – l’une voilée et l’autre pas. C’est aussi intéressant. Dounia de son côté n’est pas musulmane de souche, elle est convertie. Donc c’est un nouveau regard au sein de la communauté et ça a apporté un élément nouveau dans la réflexion du citoyen français de confession musulmane. Et j’ai jamais entendu de critique négative. Tout le monde attend le deuxième – le deuxième n’est pas prévu – mais tout le monde a été surpris que le discours n’était pas théorique mais il y avait, on ressentait derrière un vécu reflété dans le livre et même quand elle est passée à la télé dans les émissions qu’elle a pu faire suite à la sortie du livre.

Et même par rapport aux non musulmans, ça a permis de voir une femme musulmane parler vraiment en son nom et représenter finalement – même si ce n’est pas le but, ma sœur ne veut pas être représentante de la femme musulmane en France, pas du tout, et je pense que une des richesses qu’on a, c’est la diversité et tant qu’on mettra de côté la diversité en ne voyant qu’une seule femme, on ne s’en sortira pas. Mais un discours avec une expérience du terrain donc on ne peut plus lui poser face à elle les clichés qu’on donnait d’habitude. 

Un des points forts du livre, c’est en effet de partir d’expériences concrètes pour introduire le débat.

C’est la partie du livre qui fait que finalement c’est accessible à tous mais néanmoins ça apporte vraiment une analyse scientifique en remontant vraiment à l’individu dans sa conception de l’identité.

Pour revenir sur le militantisme, comment tu perçois le lien entre tes convictions religieuses et ton engagement plus politique et social ?

Comme je l’ai dit avant, il y a une part d’éducation familiale, mais mon choix religieux a amplifié cet engagement. D’où le fait que je mène une vie 200% militante. C’est un problème de responsabilité. Le musulman, qu’il vive dans un Etat musulman ou non musulman, il a une part de responsabilité vis à vis de Dieu qui est énorme. Dans l’éducation que j’ai eue ou même auprès d’imams, l’action, l’activité associative, le fait de participer à la vie de la mosquée etc. c’est un devoir au sein du musulman. Ce n’est pas du tout facultatif, ce n’est pas un hobby, par exemple le samedi aider les enfants du quartier etc., non c’est un devoir et c’est ce que je fais passer beaucoup aux jeunes musulmans.

Beaucoup de personnes à gauche ont une vision biaisée de l’Islam – principalement parce que à ce jour, très peu de travail commun n’a été fait avec des associations musulmanes, etc. Comment envisages tu la place de l’Islam en France ?

Je pense que le débat actuel c’est un faux débat. Parce que finalement, l’Islam n’est pas étranger à l’Occident. On veut nous en persuader mais il y a des études qui  prouvent que la présence des musulmans en France – mais plus généralement en Europe, en Occident – on peut la dater du 12ème siècle donc bien avant les Croisades, notamment à Montpellier. Je connais un historien de Bordeaux qui avait fait une étude et il avait trouvé pas loin de Nîmes des pièces et un cimetière musulman – chose qu’on a pas aujourd’hui – donc au 12ème siècle déjà il n’y avait pas cette peur de l’Islam qu’il y a actuellement. Donc pour moi c’est un faux débat et on mélange la politique d’intégration avec l’Islam et ça c’est dangereux comme on l’a vu à Strasbourg avec le gel des subventions pour les mosquées puisqu’elles seraient responsables de l’augmentation de la délinquance et de la violence urbaine.

Donc le débat est déjà biaisé. On mélange tout, on parle de tout, on parle de l’immigration, on parle de l’Algérie, le discours colonial, etc. alors que je pense qu’à partir du moment où déjà on essaye de tout mélanger, c’est une mauvaise démarche.

L’Islam en tant que religion a toute sa place en France. Le cadre laïc actuel nous permet d’avoir tout cet espace de liberté, parce que les musulmans en France sont conscients qu’ils ne sont pas dans un état musulman. Ils ne sont pas aveugles, ils ne sont pas sourds. Et là on a l’impression qu’ils disent que on se trompe : « attention vous n’êtes pas dans un Etat religieux ». On le sait, ça on en est conscients. Et une particularité de l’Islam, c’est de s’adapter et de contextualiser les musulmans en France.

Et c’est important pour les musulmans parce que c’est ce qu’ils essaient de faire, c’est de trouver dans leur religion les moyens de vivre leur appartenance à la communauté nationale, à la France, ça je crois qu’il n’y a pas de problème : il n’y a pas 100% de délinquants musulmans. Donc la plupart des français de confession musulmane vivent en toute harmonie ici en France mais ils ont  une ampleur, une identité. Et à partir du moment où on veut contrôler cette identité, là il y a problème, si on leur choisit l’identité, là il y a problème. Si les français d’origine musulmane ou autre maghrébine, africaine ou autre ont décidé de faire ce retour à leur appartenance religieuse, c’est un droit. Là on leur reproche le fait qu’ils retournent à la pratique, alors il faut faire attention aux intégristes, etc. Mais ils sont grands !

Tu parles d’un retour aux origines musulmanes…

Oui, je pense. Il y a les traditions que nos parents nous donnent, et c’est ce qui explique qu’il y ait des pratiquants et des non pratiquants. Des gens qui se décident à 20-25ans alors qu’ils ont grandi dans la culture musulmane, ils ne font rien en pratique, mais dans une évolution identitaire et dans leur maturité décident de retrouver une pratique pas forcément donnée par les parents mais des notions leur ont été inculqués et la pratique est venue après par les enfants.

Comment tu expliques ce retour ?

Je l’expliquerais par la maturité. Pendant longtemps, l’ancienne génération celle qui a environ 30-40 ans a été martelée par deux identités : celle d’ici et celle de là bas. Avec le mythe du retour, etc. Mais le mythe du retour n’était qu’un mythe puisque le retour n’y est pas, mais c’était terrible le choix qu’ils avaient. S’ils avaient une carte d’identité par exemple on leur disait que c’était des traîtres, etc. Donc ils ont fait le travail avant nous. C’est eux qui ont plus souffert que nous finalement, ils ont fait la marche des Beurs et tout ça qui montrait qu’il y avait une réelle réflexion.

Et nous on en est l’aboutissement : tous les complexes sont partis. Moi j’ai eu ma carte d’identité à 13 ans. Mes grandes sœurs qui ont la trentaine n’avaient pas eu leur carte d’identité à 13 ans elles ont d’abord eu le carte d’identité algérienne. Moi, je l’ai eue à 13 ans, ma mère m’a amenée à la mairie faire ma carte d’identité. Donc l’évolution parle d’elle même : on ne se pose plus les mêmes questions, on est conscients de notre identité française et elle ne se limite pas au fait qu’on soit contribuables ou pas. Souvent les gens ont l’impression qu’on paye des impôts alors on est citoyens. En plus il ne faut pas négliger le contexte : le français d’origine maghrébine ou africaine ne se fond pas à la masse. Il ne peut pas se fondre : il a des origines différentes. Et on a absolument voulu faire fondre notre identité, qu’elle ne soit pas visible sinon ça allait contre nature. On a nos origines, on naît noir on est noir, on peut pas devenir blanc et on peut être français noir, alors qu’avant c’était pas comme ça. 

Donc tu penses que face au racisme, revenir à la pratique de l’Islam était une façon de lutter?

Non, mais le racisme a été un facteur. Quand on manque de droits, et bien on cherche le droit. C’est à dire que face aux injustices, face aux discriminations, finalement, l’être humain va chercher là où il trouve des solutions. Même les anciens d’ailleurs ! Quand on voit les gens qui sont à la tête du MIB, c’est pas des jeunes. Et finalement, on est conscients parce qu’on est citoyens français à part entière qu’on peut parler au nom de références – tout le monde parle au nom de références – et qu’on peut choisir ses références. Et il n’y a plus ce complexe.

Malgré tout, les instances dirigeantes de la société Française n’ont pas l’air prêtes à accepter cette identité.

Le problème de l’Islam en France, c’est celle de sa visibilité. Pendant longtemps, l’Islam en France ça a été l’Islam des caves, des quartiers. C’est finalement dans ces caves qu’on a mûri, et c’est de ces caves qu’on veut sortir.

Qu’est ce que tu appelles « l’Islam des caves» ?

On n’a pas de local. Demain, quelqu’un qui veut ouvrir une salle de prière dans une cité, et bien ça se passe dans les caves, dans les appartements, dans les sous sols… Donc c’est les croyants qui pratiquent qui financent la location des lieux, achètent l’autel, et tout. On ne nous a jamais donné les moyens. C’est marrant quand Sarkozy nous dit « ce serait bien d’ouvrir une école musulmane » mais quand on cherche à ouvrir une mosquée, les pouvoirs publics ne nous donnent pas les accords, la population nous voit comme des étrangers qui arrivent sur leur terre. Donc on a marginalisé l’Islam depuis longtemps et donc l’Islam revendique sa place. C’est pas le pouvoir qui dit « venez, vous avez votre place », c’est nous qui avons pris conscience qu’on avait une place. Donc la démarche est différente et elle gêne forcément.

Donc la prise de conscience de la citoyenneté française s’accompagne pour les musulmans d’une lutte pour s’affirmer en tant que musulman…

Le combat est là : montrer qu’on peut être citoyen français tout en ayant une identité religieuse, ou culturelle ou autre. C’est à dire avoir quelque chose qui ne fait pas partie de l’histoire. Même si elle y est finalement, mais on l’occulte. L’histoire coloniale, le fait que l’Algérie était trois départements français etc. Nous on a une histoire qui n’est pas forcément commune avec celle de la France. Mais l’histoire de la France c’est aussi la notre parce que à part la guerre d’Algérie, je connais pas le reste. Donc qu’est ce qui s’est passé avant la guerre d’Algérie : aucune idée… Les gaulois et César, ça j’ai connu. C’est cette richesse qu’on a et qu’on veut faire partager à tous. On n’est pas mal dans notre peau.

Il y a une islamophobie de plus en plus affirmée : comment dans votre association ressentez vous ces pressions actuellement ?

L’islamophobie actuelle et la sur médiatisation des différentes questions de l’Islam en France engendrent – dans ce que j’ai pu entendre autour de moi – de la frustration. Et un ras le bol. Ras le bol que d’autres personnes parlent à notre place, ras le bol de se faire passer pour des personnes aliénées, qui peuvent pas penser.

Juste hier j’étais au téléphone avec une amie de Montpellier. Et son mari devait partir pour une conférence féministe et ils faisaient passer l’homme musulman je sais pas moi, comme un tyran ! On est mariées avec des tyrans ! Donc les femmes musulmanes sont folles et quand elles se marient elles prennent des tyrans ! Donc d’un problème que certaines femmes vivent qui est terrible et qu’on ne cautionne pas du tout, on fait une généralité : femme musulmane = opprimée. Homme musulman = oppresseur de femmes. Mon amie me disait une phrase très juste : « nos maris c’est les indigènes et nous, c’est pire, on est les femmes des indigènes ». Donc vraiment on nous a mis plus bas que bas…

Et l’islamophobie actuelle des fois, ça me fait peur. Parce que bon, il y avait le racisme mais c’est un racisme l’islamophobie, c’est du racisme. C’est dire : je ne t’aime pas, toi, tu me gènes. Toi, comment tu es, ton apparence, tes idées, je ne t’aime pas et même pire, c’est je ne veux plus de toi dans mon environnement, dans mon paysage et même sans condition – pas besoin de mettre un bandana... Et en plus, ça prend un caractère violent comme à Belfort où le professeur nie avoir étranglé la jeune fille mais avoue l’avoir mise à terre ! Donc c’est le cas d’une lycéenne qui s’est battue finalement avec son prof de philosophie – donc c’est Platon qui doit se retourner dans sa tombe – et qui a mis à terre une de ses élèves car il voulait lui arracher son foulard.

Ca prend un caractère violent par un représentant de la laïcité qui est un professeur dans un lycée. Et en plus, aucune réaction, aucune condamnation de la part du gouvernement. Ca veut dire que demain, on peut frapper une voilée ou un musulman ou un arabe simplement parce que c’est un musulman ? Donc ça fait peur. Mes parents des fois ils ont peur. Quand de part mes activités ou mes obligations professionnelles ou étudiantes je rentre tard, ils me disent : « Attention, tu peux tomber sur un taré qui te voit voilée et qui a pu voir une émission hier… » Et ça on le ressent. Après une émission sur une télé publique ou privée, après une fiction – on peut pas les appeler autrement, je te renvoie au Complément d’Enquête de l’année dernière sur France 2 où ils parlaient de l’Islam de France et c’était rien d’autre qu’une fiction – et bien le lendemain on le ressent.

 Une animosité, des regards. Moi par chance j’ai pas eu d’agression verbale ou physique,  mais d’autres l’ont eu. Une agressivité des gens, on te bouscule on te dit pas pardon moi ça m’est arrivé. Ca veut dire qu’on est sous estimées, pas considérées. Alors qu’on vienne me dire que c’est pour mon bien qu’il faut que j’enlève mon foulard, je n’y crois pas. C’est vraiment mentir. C’est des mensonges.

Est ce que tu penses que ça s’est renforcé après le 11 septembre ?

Le 11 septembre a engendré du nouveau racisme et il a conforté l’ancien. Avant c’était bien d’être anti musulman. Maintenant c’est encore mieux d’être islamophobe. Comme on le voit un certain rédacteur en chef dit très clairement qu’il l’est, ça va loin. Et il n’y a pas eu de condamnation. J’ai pas entendu un homme politique dire c’est grave on ne peut pas être islamophobe. En plus il fait partie du Haut Conseil à l’Intégration.

En plus on mélange tout. Les musulmans pratiquants avec les citoyens de confession musulmane – on peut être musulmans et non pratiquants. C’est marrant : c’est Rachid Kaci qui était choqué que le Conseil Français du Culte Musulman était composé que d’associations de pratiquants. Et moi, je suis pas pour défendre le CFCM parce que pour moi c’est une volonté de politiser l’Islam. C’est pas à eux à s’occuper des problèmes de la citoyenneté ou du foulard : c’est pas des problèmes religieux. On ne va pas demander au CFCM d’écrire une Fatwa « il est obligatoire d’enlever son foulard » ! C’est prendre les musulmans pour des imbéciles.

Et Rachid Kaci disait « non non, il y a de tout, il n’y a pas de différence entre pratiquants et non pratiquants, etc. ». Moi, je ne suis pas quelqu’un qui dit : « il faut pratiquer ». Mais un non pratiquant que sait-il de la réalité de quelqu’un qui cherche un lieu pour prier ? Il ne connaît pas toutes mes préoccupations, comme moi je ne connais pas toutes ses occupations, c’est vrai. Ou plus exactement, seul un pratiquant vit le culte. Comment t’expliquer ? Une mère qui a choisi de manger de la viande hallal, égorgée selon les rites musulman. Elle n’a pas la même réalité finalement que quelqu’un qui ne fait pas ce choix, vis à vis des enfants quand ils vont à l’école ou vis à vis de Mac Do, etc. Donc celui qui n’a pas fait ce choix ne peut rien dire, car il peut manger ce qu’il veut. Finalement, ils ne vivent pas cette réalité.

Quelque chose qui m’a choquée par exemple à Vaulx en Velin : ils n’ont pas forcé un enfant à manger du porc mais ils l’ont forcé à manger de la viande. C’est choquant de forcer un enfant à manger de la viande. Comme si j’allais mourir si à midi je ne mangeais pas un steak à la cantine… Cela suppose que la mère n’est pas responsable, qu’elle n’allait pas le faire manger le soir, etc. Ca m’est arrivé dans propre famille : on avait fait des démarches auprès de l’instituteur de ma petite sœur en primaire : voilà nous on est musulmans pratiquants et ma sœur ne mange que hallal et pas de porc et ne boit pas d’alcool. Et finalement quand elle est arrivée à sa sortie de ski elle a été forcée à manger de la viande si elle voulait skier. Je trouve ça scandaleux. Donc c’est ce que je disais au début : le problème, c’est la visibilité de l’Islam. C’est à dire que toutes les religions ont connu ça, mais on a du mal à nous lâcher nous.

On parle beaucoup en France des versions les plus traditionalistes de l’Islam politique en France, quelle est à ton avis l’influence réelle de ces tendances ?

Il y a une diversité de fait dans l’Islam en France. Je vais pas te dire on est tous pareils, on super cools, on est pour l’Islam de France, non. Mais il y a une grande majorité de musulmans qui veulent un Islam de France et qui se battent pour ça. Il y a aussi des musulmans qui sont français pour la plupart – et ça peut s’expliquer du fait qu’on les a jamais accueillis les bras ouverts peut être qu’ils se sont tournés vers un autre extrême, vers un Islam littéraliste radical. Et même dans ce groupe là, ils ne sont pas tous violents ou pour la violence, etc. Donc dans l’ensemble ça fait vraiment une minorité. Et là les déclarations politiques qui sont faites finalement les renforcent, renforcent leur discours aux jeunes : en France on vous aime pas, vous serez jamais français, vous serez jamais acceptés. Aux filles, ils disent « t’as choisi de porter le foulard, tu seras jamais reconnue comme une femme. Mais moi, je te reconnaîtrai comme une femme ». Mais après on voit le résultat : c’est pas forcément une femme épanouie, qui travaille, qui va à l’école etc. Donc justement là on les renforce. Je crois que les plus heureux c’est eux – avec l’extrême droite.

Mais je n’assimile pas les deux. Là, on les renforce : tout le travail social qui est fait par certains jeunes, certaines associations, et bien là, on leur casse, on leur coupe l’herbe sous le pied. Finalement on leur a donné de l’espoir « vous êtes vraiment des citoyens français, c’est pas une blague, que vous pouvez vraiment apporter à cette société et que vous serez entendus » . Non là on leur dit non.

En fait, l’hostilité  pousse au communautarisme : on dit « faites vos écoles ». C’est ce qui va arriver à mon avis…

Du coup, quelles solutions tu envisages pour les musulmans de France ?

Il y a déjà une prise de conscience du fait de se former, s’informer, de lire beaucoup plus de livres sur les formations, et leur accès – bref être actifs. Je pense que notre salut viendra pour les femmes : les pousser au maximum, être visibles, parler. Et ça je pense qu’elles l’ont compris. Et pour les musulmans en général de continuer le combat, de continuer de travailler sur le terrain et il faut être optimiste. Grâce à ce combat, on a cette petite lueur d’optimisme, qui nous permet de continuer à travailler pour nos enfants parce qu’on est pas au bout de nos peines, la fin est encore loin. Je crois que moi je ne verrai jamais une femme voilée ou un homme avec une kippa derrière un bureau de poste. Mais peut être que mes enfants ou mes petits enfants le verront plus tard, pourquoi pas ? Mais une des réalités qu’il va y avoir, c’est une augmentation du communautarisme.

D’une part les musulmans vont chercher à avoir un droit mais ils vont s’organiser. C’est à dire que moi même si je suis pas contre une école musulmane, parce que je pense qu’il faut avoir le choix. Si on a le choix entre une école publique, laïque, républicaine et un service privé religieux, ça c’est bien, c’est avoir le choix. Les parents auront le choix d’inscrire leurs enfants à telle ou telle école. Aujourd’hui, on a plus le choix. On est arrivé à un stade où on va devoir créer nos écoles parce qu’on peut pas faire l’économie d’une génération sans instruction. Donc c’est ce qui va arriver et c’est ce qui arrive puisqu’il y a l’école de Lille, et il y a plein d’autres projets qui naissent ici et là de créer des collèges et des lycées musulmans.

Mais ne crois tu pas qu’il faut essayer d’inverser la tendance, le rapport de force ?

En fait, il y a les deux. Le temps qu’on y arrive il y a déjà dix ans et moi je vois quand j’étais au lycée, c’est peut être pas révélateur, mais à l’époque on était 5-6 jeunes filles et finalement la seule qui s’en est sortie, c’est moi. Et j’ai eu mon bac, je suis allée à la fac, les autres n’ont pas réussi à avoir leur bac ou des fois l’ont réussi mais il y avait tellement de difficultés pour celles qui ont fait des filières scientifiques qui n’ont jamais connu de labo, tu vas en Deug de Bio, t’es complètement perdue dans les TPs donc elles se sont découragées. Donc finalement, elles finissent à la maison, elles ne travaillent pas, etc. Donc on ne peut pas faire l’économie de créer des écoles quitte plus tard à ce qu’on ait le choix. Peut être là on n’a pas le choix on va devoir inscrire nos enfants dans des écoles religieuses musulmanes mais pour qu’à la fin de nos luttes, à la fin de notre combat, on puisse avoir le choix. Donc il y a un double travail : un travail citoyen de revendication de nos droits, etc. et un travail pour répondre à des besoins.

Est ce que tu penses pas qu’il y a quand même des avancées dans la société – on a vu par exemple le FSE où de l’extérieur les médias ne présentaient que Tariq Ramadan alors qu’à l’intérieur, ça paraissait normal à tout le monde qu’il puisse s’y exprimer ?

Oui, il y a des avancées, c’est clair. Parce que si tu reprends le problème spécifique – ça va ressortir, ça va se tasser, il va y avoir je sais pas quoi et dans dix ans ils vont nous le ressortir. En 1989, les musulmans, c’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. En tous cas leur réflexion, la maturité de leur analyse n’était pas la même. On a fait énormément de travail depuis. Et ce qui gène peut être c’est qu’il n’y a pas eu de manifestation, les gens n’ont pas été violents face à une réaction violente pourtant : on est attaqués. Bon, les cités ne sont pas en feu, etc. Donc finalement il y a une évolution.

Comme je disais, le combat est long, il faudra le continuer je pense que nos enfants le continueront et nos petits enfants aussi j’espère. Mais il y a une demande. Tous les jours pratiquement, des parents nous appellent pour dire « voilà, ma fille elle veut porter le foulard et elle vit super mal d’aller à l’école sans prendre le foulard ». Elle est adolescente et c’est difficile de lui faire comprendre, l’autorité parentale, etc. Donc les parents vont s’organiser, je pense. Mais ce sera pour répondre à une réalité.

Donc il y a l’évolution et je pense qu’elle va dans le bon sens de voir plus de musulmans prendre la parole et des non musulmans et ça, ça gène énormément également aussi qu’on n’est pas communautaires, qu’on est ouverts, qu’on comprend tous les phénomènes qui nous entourent. Mais en même temps il y a une réalité et que ça on peut pas la nier. Quand on critique le fait que les musulmans vont voir des pays d’origine ou d’autres pays étrangers pour chercher de l’argent pour construire des mosquées, c’est une réalité. On n’est pas une communauté ici en France riche, on est au niveau de la masse, de la classe moyenne, et même très pauvre et on est obligés d’aller chercher de l’argent.

Ou il faudrait que l’Etat puisse vous donner les moyens…

Mais c’est pareil. Est ce que l’Etat ne va pas nous donner de l’argent à des conditions ?
Nos parents issus de la masse n’avaient pas les moyens de faire construire la Grande Mosquée de Lyon, ça coûte très très cher ce genre de structure. Mais j’espère que ça va changer : on a de plus en plus de personnes qui étudient, donc la situation financière va s’améliorer donc on va pouvoir mettre en place l’autofinancement, etc. Et je pense que pour la grande majorité des mosquées, il y a une réelle liberté parce qu’il n’y aurait pas cette ascension de musulmans qui parlent autrement.

C’est contradictoire : on ne peut pas dire qu’ils sont conditionnés, tenus par la laisse par les Saoudiens et tout ça et en même temps on voit des musulmans qui parlent qui s’expriment et qui veulent se défendre. Donc c’est contradictoire. Dans l’état actuel, ça ne va pas changer : les musulmans vont toujours voir leur pays d’origine. Et le pire ce n’est pas forcément les gouvernements qui financent – on essaye de dire que c’est les gouvernement, mais parfois, c’est des donateurs. Dans la communauté musulmane internationale, il y a des gens qui sont extrêmement riches et qui apportent leur argent et s’ils peuvent aider à une mosquée de quartier à payer une facture, moi je ne dis pas non : qui se voit faire ses ablutions en plein hiver avec de l’eau froide, euh…

Est ce que pour toi le Conseil Français du Culte Musulman est un pas en avant pour une reconnaissance de la citoyenneté des musulmans en France ?

Le fait que ce Conseil a été nommé, on peut comprendre qu’il a fallu le faire, mais en tous cas, il est sur place, et on attend de voir comment il va faire ses preuves face à la réalité là où les musulmans attendent et en espérant que d’ici deux ans il sera totalement démocratique. Il faut de vrais élections et que ce soient les personnes élues à la tête et non des magouilles comme ça a été le cas pour les précédents. La seule condition pour qu’il existe avec une certaine légitimité.

Est ce que tu penses que des alliances avec des mouvements de gauche serait à même de faire évoluer la condition des musulmans en France ?

L’Islam est apolitique. Le musulman peut être de droite ou de gauche. Certains se retrouvent dans le FSE, d’autres à l’UMP, d’autres chez les écolos, etc. Mais en général, c’est vrai, dans les discussions que j’ai eues surtout avec des jeunes – on va dire que ça revient par rapport à leurs références religieuses la justice sociale et dans la mesure où les partis dits d’extrême gauche se disent défendeurs des mêmes principes, on peut que se retrouver. Il y a différentes définitions de la justice sociale, mais en principe.


Comment tu comprends et quels commentaires t’inspirent l’attitude de certains partis de gauche par rapport aux musulmans ?

C’est de l’opportunisme. Notamment certains pseudo représentants des musulmans ou pseudo représentants des jeunes issus de l’immigration comme Malek Boutih ou Fadela Amara, veulent se faire une nouvelle jeunesse sur notre dos. Parce que je suis sûre qu’ils n’en ont rien à faire de la réalité du terrain. Ils n’y sont pas réellement. Il y a le problème du foulard. Mais qu’est ce que vous feriez pour ces jeunes filles victimes du sexisme ? Qu’est ce que vous faites pour une réelle politique de la ville ? Qu’est ce que vous proposez pour aider les différents acteurs sociaux et pas forcément sortir du PS ou de l’UMP pour avoir des subventions ? Qu’est ce que vous faites de tout ça ? Alors on a stigmatisé les musulmans qui participent à la cité, on les appelle les « nouveaux prédicateurs », donc on les stigmatise.

Comme Tariq Ramadan par exemple…

Comme Tariq Ramadan, mais d’autres aussi parce qu’il n’est pas sur le terrain, c’est un philosophe, il vit pas en banlieue parisienne – mais il connaît le terrain par contre. Mais tous ces jeunes – mais pas que des jeunes – tous ces français de confession musulmane qui ouvrent des associations, il y en a plein sur Vénissieux, sur Vaulx en Velin et ce sont vraiment des acteurs sociaux parce qu’ils sont vraiment à l’écoute, ils ont un lien privilégié avec la population, parce qu’ils sont issus de cette population. Demain une assistante sociale n’a pas le même lien avec une famille à problèmes qu’un jeune qui est voisin de pallier et qui a l’habitude de travailler sur ce genre de problème. Et ça, on va les stigmatiser, on va stigmatiser le MIB, on va stigmatiser telle ou telle association parce que finalement, on sort pas de leurs écoles et on conteste aussi ce qu’ils nous proposent.

Donc ils ont peut être peur aussi de se faire déborder à gauche…

Le problème c’est qu’ils sont dans le courant. C’est franchement « in » d’être anti musulman, d’être anti foulard, même si ils le disent pas : « j’ai des amis musulmans, la preuve »,…

C’est un argument courant des racistes…

Donc ça ne veut rien dire… Strauss Kahn qui dit une fois à la télé « mes amis musulmans… ». Franchement, parfois on a vraiment l’impression d’être des indigènes. Et peut être c’est aussi que le colonialisme n’est pas parti des esprits… C’est une réflexion qu’on peut avoir. Peut être qu’on a continué avec la population immigrée en France le travail colonial auquel on était habitué auparavant dans les colonies. C’est une piste de travail qu’on devrait poursuivre. En tous cas, pour le PS et ceux qui se prétendent défenseurs de la laïcité, il faut qu’ils revoient vraiment leur copie – ils auront pas une bonne note, ça c’est clair.

Propos recueuillis par Sylvain B. (Socialisme par en bas) décembre 2003

samedi 17 novembre 2012

1917, les révolutionnaires russes et la religion



Notre revue Socialisme International N° 9, éditée en 2004, proposait une série d'articles sur la religion, en vue de combattre l'islamophobie ambiante y compris à l'extrême gauche. Cet article de Claude Meunier sur "Les révolutionnaires et la religion" nous permettaient de répondre à ceux parmi les marxistes qui en étaient restés à une seule phrase de Marx sur "l'opium du peuple" (souvent sans même lire le reste du paragraphe duquel est tiré cette phrase célèbre). Nous pensons que l'attitude du parti bolchevique lors de la révolution russe était infiniment plus correcte.

Les révolutionnaires russes et la religion

Quelle fut l’attitude des révolutionnaires russes envers la religion après la prise du pouvoir par les Conseils ouvriers et paysans en 1917 ? Leur priorité fut la défense du nouvel État ouvrier, la reconstruction économique et la solidarité avec les travailleurs dans d’autres pays. Dans la pratique, la lutte idéologique contre la religion fut souvent reléguée au second plan. Mais à plus long terme, ils savaient que la question de la religion était cruciale. Construire une société socialiste ne se réduisait pas au développement des moyens de production. Il s’agissait surtout de créer une société plus juste, plus humaine. 

Avec l’avènement du socialisme, la religion devait disparaître d’elle-même.
Comment cette lutte devait-elle être menée ? Fallait-il apprendre le marxisme (avec sa Sainte Trinité de Marx, Engels et Lénine) aux masses ignorantes comme on apprend le catéchisme aux enfants en faisant répéter des dogmes ? Fallait-il toujours s’opposer frontalement à la religion, quelles que soient les circonstances ?

Pour Trotsky, les choses étaient claires : " Il est de nos jours parfaitement évident et incontestable que nous ne pouvons pas mener notre propagande anti-religieuse par la voie d’un combat direct contre Dieu./…/ La lutte contre une religion donnée, ou contre la religion en général et contre toutes les formes de mythologies et de superstitions, n’est ordinairement couronnée de succès que si l’idéologie religieuse entre en conflit avec les besoins d’une classe donnée dans un nouvel environnement social./…/ les méthodes formalistes de critique anti-religieuse, la satire, la caricature, etc. ne peuvent pas faire grand-chose. Et si l’on y va trop fort, on risque d’obtenir un résultat inverse./…/ En fermant simplement les églises, comme il a été fait en quelques endroits, ou par d’autres excès administratifs, non seulement vous serez incapables d’atteindre un succès décisif, mais au contraire, vous préparerez la voie pour un retour en force de la religion. "

La religion étant la traduction " [du] chaos de la nature et le chaos des rapports sociaux dans le langage d’images fantastiques ", il était évident pour les révolutionnaires russes de l’époque que " seule l’abolition du chaos terrestre peut supprimer à jamais son reflet religieux ". " Une direction consciente, raisonnable et planifiée de la vie sociale, dans tous ses aspects, abolira définitivement tout mysticisme et diablerie. " (1)

Sur le plan idéologique, la chose la plus importante, selon Lénine, fut d’éveiller chez les masses " une attitude intelligente envers les questions religieuses et une critique intelligente des religions ".

" Ce serait l’erreur la plus grande et la plus tragique pour un marxiste de penser que les millions de gens (en particulier les paysans et les artisans), qui ont été condamnés par toute la société moderne à vivre dans l’obscurité, dans l’ignorance et dans la superstition, peuvent s’en sortir seulement en suivant la ligne droite de l’éducation marxiste. On devrait fournir à ces millions de gens, à des fins de propagande, la littérature athée la plus variée ; on devrait les informer de faits venant des sphères les plus diverses de la vie ; ils devraient être abordés de toutes les façons imaginables, afin de les intéresser, de les éveiller de leur stupeur religieuse, de les remuer en se servant des approches et des méthodes les plus variées, et ainsi de suite. "

Il conseilla la traduction et la diffusion des écrits des philosophes athées du siècle des Lumières, qui seraient souvent " mille fois plus adaptés " que les textes marxistes "ennuyeux, secs et/../ presque entièrement dépourvus d’exemples concrets choisis avec soin qui prédominent dans notre littérature… ". (2)

Les marxistes n’ont donc aucune réticence à condamner les représentants de la religion organisée là où ceux-ci participent à l’oppression et à l’exploitation. Mais vis-à-vis de ceux qui sont sous leur influence nous devons faire preuve de beaucoup de patience et de pédagogie, car séparer la masse des fidèles d’une religion de la hiérarchie qui les trompe est par définition une tâche difficile et délicate. " Proclamer la guerre contre la religion comme un des objectifs politiques d’un parti ouvrier, disait Engels, n’est qu’une simple pose anarchiste ". (3)
Partout où des révolutionnaires marxistes authentiques ont été en position de prendre le pouvoir ils ont proclamé la liberté du culte, la séparation de l’Église et de l’État (ce qui garantit entre autres l’indépendance de l’Eglise) et l’égalité entre toutes les religions. En Russie avant la révolution de 1917, les Bolcheviks avaient défendu les droits démocratiques des minorités religieuses comme la communauté russe orthodoxe des Vieux Croyants.

Pour Lénine, " Chacun doit être parfaitement libre de professer n’importe quelle religion ou de n’en reconnaître aucune, c’est-à-dire d’être athée, comme le sont généralement les socialistes. Aucune différence de droits civiques motivée par des croyances religieuses ne doit être tolérée. " (4)

En 1905, dans une situation pré-révolutionnaire, Lénine pensait même qu’il fallait appuyer — tactiquement — la partie du clergé orthodoxe qui s’opposait à la politique ultra-réactionnaire de la droite : " Si misérable, si ignorant que fût le clergé orthodoxe russe, il s’est réveillé cependant au fracas de la chute de l’ancien régime, du régime médiéval en Russie. Le clergé lui-même soutient aujourd’hui la revendication de liberté, s’élève contre le bureaucratisme officiel et l’arbitraire administratif, le mouchardage policier imposé aux ' ministres de Dieu'. Nous autres socialistes, nous devons appuyer ce mouvement en poussant jusqu’au bout les revendications des représentants honnêtes et sincères du clergé, en les prenant au mot quand ils parlent de liberté, en exigeant qu’ils brisent résolument tout lien entre la religion et la police. " (5)

Lénine insista également qu’il n’avait aucune opposition de principe à ce que des travailleurs croyants et pratiquants adhèrent au Parti bolchevique, et il s’opposa formellement à l’idée d’inclure l’athéisme dans le programme du parti.
Une fois arrivés au pouvoir les Bolcheviks ont mis fin aux subventions accordées par l’État à l’Église orthodoxe. Ils ont accordé des droits civiques et l’accès à la fonction publique aux juifs.

Si par rapport à la majorité russe de confession orthodoxe les Bolcheviks adoptèrent une attitude prudente et gradualiste, dans les pays de la périphérie musulmane, les communistes avaient comme consigne (qui malheureusement ne fut pas toujours suivie) de respecter la religion et la culture de la population, et de freiner la colonisation économique et le chauvinisme grand-russe des immigrants.

En mai 1917 ils organisèrent un Congrès des Musulmans de la Russie à Moscou. Celui-ci se prononça pour les droits de la femme. Un Commissariat pour les affaires musulmanes fut créé qui avait parmi ses dirigeants des musulmans assez éloignés des conceptions philosophiques et politiques des communistes, mais qui avaient décidé de soutenir le nouvel État ouvrier qui promettait aux peuples de la Caucase et d’Asie centrale la liberté religieuse ainsi que la reconnaissance des langues et des cultures locales.
Dans une situation d’extrême pénurie et de guerre civile où la question de la survie du régime révolutionnaire basé sur les Conseils ouvriers et paysans fut primordiale, les Bolcheviks n’hésitaient pas à subventionner, dans la mesure du possible, dans les pays de la périphérie musulmane sous contrôle de la Russie, des écoles et des tribunaux islamiques, à côté des écoles publiques et tribunaux soviétiques. Des colons russes furent évincés de leurs positions y compris dans le Parti bolchevique et les institutions de l’État ouvrier et remplacés par des représentants de la majorité musulmane.

Cette politique d’action affirmative permit à l’Armée rouge de recruter des milliers de musulmans, voire des groupes de partisans islamistes, qui luttèrent efficacement contre les armées contre-révolutionnaires.

Les communistes acceptaient des musulmans de gauche comme membres à part entière du parti. Selon Trotsky, 15 pour cent ou plus des membres du parti en 1923 dans les régions musulmanes étaient des croyants. En Asie centrale, alors que beaucoup de nouveaux militants étaient des musulmans, les Russes d’origine orthodoxe ne pouvaient adhérer au parti que s’ils étaient " libérés de tout préjugé religieux ". (6)

Le nouveau régime créa l’organisation Zhendotel (Département des femmes ouvrières et paysannes) pour travailler parmi les femmes musulmanes. À ses débuts, Zhendotel eut une approche pleine de patience et de sensibilité envers les délicats problèmes auxquels il était confronté. Les membres féminins de l’organisation portaient même le paranja (un voile islamique couvrant complètement la tête et le visage) au cours de discussions tenues avec des femmes musulmanes. (7)

Plus tard, cependant, et sous l’influence de Staline, cette approche fut abandonnée et un combat fut organisé contre les " déviations nationalistes " au nom… du féminisme. Cette campagne fut même lancée le 8 mars 1927, lors de la journée internationale des femmes. Des femmes voilées furent agressées, ce qui ne manqua pas de provoquer une réaction sanglante de la part du clergé musulman. Des milliers d’enfants furent retirés des écoles soviétiques et des femmes non-voilées furent à leur tour agressées.

Cette attitude chauvine et bureaucratique de la part de Staline et de ses partisans (une attitude qui fut rondement dénoncée par Lénine peu de temps avant sa mort) conduisit non seulement à la suppression de la liberté religieuse mais ne fut qu’un avant-goût d’une réaction plus générale.

En Russie avant la contre-révolution stalinienne, le christianisme pas plus que le judaïsme et l’islam en tant que religions ne furent pas interdits, pour la bonne et simple raison que l’interdiction de la religion n’a jamais fait partie du programme marxiste.

La position de Lénine sur cette question était claire et sans ambiguïté. " Nous réclamons la séparation complète de l’Église et de l’État afin de combattre le brouillard de la religion avec des armes purement et exclusivement idéologiques : notre presse, notre propagande. " (7)

Et il s’appuya sur Engels, qui, " tout en condamnant impitoyablement la moindre concession/…/ à l’idéalisme et à la religion, condamne non moins résolument [la] notion pseudo-révolutionnaire que la religion serait interdite dans une société socialiste ". (8)
Claude Meunier (LCR Saint-Denis)

NOTES
(1) L. Trotsky, 'Sens et méthodes de la propagande anti-religieuse' (1925)
(2) V.I. Lenin, 'On the Significance of Militant Materialism'(1922). Traduction libre.
 
(3) V.I. Lenin, 'On Religion', p. 12 (New York, 1935). Cité dans Paul N. Siegel, 'The Meek and the Militant' (1982).
 
(4) Lénine, 'Socialisme et religion' (1905).
 
(5) Lénine, 'Socialisme et religion' (1905).
 
(6) Lire David Crouch, 'Bolsheviks and Islam : Religious Rights', Socialist Review (Londres), décembre 2003 sur le site http://www.socialistreview.org.uk
 
(7) Voir Revue Internationale n° 109 sur le site http://www.internationalism.org/french
 
(8) Lénine, 'Socialisme et religion' (1905).
 
(9) Seul le régime ultra-stalinien d’Enver Hohxa en Albanie adopta l’athéisme comme dogme officiel de l’Etat. Non seulement ce régime ne fut pas le produit d’une véritable révolution prolétarienne (condition minimum selon la tradition marxiste pour qu’un pays soient considéré comme un Etat ouvrier), mais il exerça le pouvoir dans un des pays les plus pauvres et les plus isolés de l’Europe. Ses dirigeants furent des nationalistes formés au 'marxisme' à l’école de Staline et de Mao, et le culte de la personnalité autour du chef suprême ressemblait à rien d’autre qu’une nouvelle religion, comme ce fut d’ailleurs le cas en Russie et en Chine.
 


mercredi 14 novembre 2012

Dossier Islam et révolution

Dans le numéro 9 de la revue Socialisme International ("nouvelle série"), en 2004, nous avons rédigé un long dossier sur l'Islam, afin d'aider à construire la résistance contre l'islamophobie, dont l'essentiel de la Gauche se désintéressait. Ces articles sont encore utiles aujourd'hui, alors nous allons commencer ce blog d'archives de Socialisme International en rendant disponibles les articles de ce dossier.

Voici une présentation d'un livre important de Gilles Kepel

Les livres sont des armes
Comprendre la revendication islamique en Occident
À l’Ouest d’Allah 
 

À l’Ouest d’Allah, de Gilles Kepel 
Édition du Seuil, 1994
 
(377 pages)

Dans le contexte persistant de stigmatisation de l’islam en France, cette étude de Gilles Kepel (publiée en 1994) redevient nécessaire pour comprendre la revendication identitaire islamique dans trois pays occidentaux (USA, Royaume-Uni et France).

L’auteur analyse les circonstances dans lesquelles s’est développée cette revendication : les circonstances historiques spécifiques de l’apparition de l’islam dans ces pays, la place des populations islamisées dans la société. Il entrevoit ce que cela révèle du point de vue de ces populations et du point de vue de ces sociétés dans leur ensemble.

Trois formes du « déni de citoyenneté »
Aux USA, la population musulmane est noire et se revendique de la Nation de l’islam. Celle-ci est née pendant la Grande Dépression des années trente à une époque où de nombreuses sectes et Églises noires proliféraient. Ce mouvement a su utiliser les dogmes religieux musulmans existants en les adaptant à une population christianisée ou habituée au discours chrétien, pour créer un courant religieux inédit, mais se réclamant (et de plus en plus proche) de l’islam, et particulièrement pertinent pour le public visé. Par exemple, les premières années, le Ramadan n’avait pas lieu le neuvième mois de l’année du calendrier musulman mais systématiquement en décembre, car les nouveaux convertis avaient l’habitude de célébrer Noël et de faire la fête à cette période. En effet, ces nouveaux convertis furent à l’origine la population d’anciens esclaves arrivés dans les États du Nord et subissant la crise économique et sociale jusqu’à atteindre des niveaux de vie inférieurs à ceux qu’ils avaient connus dans les plantations du Sud. C’est cette population vivant dans des ghettos et donc exclue socialement et économiquement, n’ayant pas de reconnaissance politique, qui forme la base sociale de la Nation de l’islam.

Au Royaume-Uni, la population musulmane est issue de l’émigration de l’ancienne colonie indienne. Elle a donc une tradition islamique en arrivant en Occident, contrairement aux musulmans américains, et ses dogmes sont plus proches du modèle traditionnel islamique. Sa structure est fortement influencée par celle existant en Inde avant l’émigration. Gilles Kepel opère donc un retour sur les deux lignes directrices qui avaient organisé les musulmans dans l’ancien empire : « l’hégire intérieure » (pour Gilles Kepel : dans un État où l’islam n’est pas la religion dominante les musulmans au lieu de quitter cette terre comme le voudrait la doctrine se replient sur « la citadelle de leur foi et de leurs croyances ») et « le communautarisme politique » (les représentants de la population musulmane veulent jouer un rôle politique, et la religion devient un prétexte politique plus qu’un « guide de la vie dans tous les domaines »). Les institutions britanniques, qui avaient favorisé les divisions et le communautarisme religieux en Inde, maintiennent leur stratégie quand les musulmans s’installent sur son territoire après la Seconde Guerre Mondiale. Si la ségrégation religieuse et raciale sur un plan juridique est beaucoup moins forte qu’aux USA, l’arme de la division de la société en communautés religieuses permet de soumettre plus facilement les travailleurs, et donc de fragiliser les nouveaux Anglais musulmans.

En France, l’islam apparaît réellement avec la vague d’immigration maghrébine dans les années soixante. La République donne l’égalité juridique aux Français, mais ne donne la nationalité qu’après une sorte de période de probation où les immigrants sont censés perdre de leur culture d’origine pour s’intégrer, c’est-à-dire remplacer leur culture d’origine par la « culture française » (la culture de la classe dominante). La revendication identitaire islamique naît chez les jeunes de la deuxième génération, à la fin des années quatre-vingt, chez ceux pour qui cette « culture française » est associée à l’impasse de leur situation sociale en France. Il s’agit de jeunes vivant dans des banlieues déshéritées et dont l’avenir économique est très sombre, du fait du chômage de masse. Enfin, cette revendication naît alors que la population musulmane est de plus en plus stigmatisée par les discours (et les actes) politiques.

À ces trois formes du « déni de citoyenneté », la revendication identitaire islamique prend des formes différentes, très liées à la société où elle est implantée et à son histoire dans celle-ci. Plus la ségrégation des musulmans est forte, plus la revendication de leurs représentants est radicale. Aux USA, la Nation de l’islam veut un État Noir indépendant de l’État Blanc et tout ce qui provient des Blancs et de leur culture est diabolisé. En Angleterre, les différents représentants de la communauté musulmane (les différences viennent des courants de l’islam ou des États musulmans dont ils sont le relais) ont cherché à s’imposer auprès des pouvoirs publics pour acquérir des privilèges politiques. Ils ne remettent pas en cause l’État où ils vivent puisqu’ils font partie du système et que celui-ci a réussi à les intéresser à son maintien. En France, la revendication identitaire islamique, âgée de cinq ans environ quand le livre est paru, reflète surtout le contrepoint d’une diabolisation des Arabes et des musulmans dans le discours dominant. Elle n’est pas réellement encore structurée (même si les différents États musulmans tentent chacun d’augmenter leur influence) et son ambition politique est balbutiante : il s’agit surtout de surmonter les obstacles qui empêchent les musulmans de pratiquer librement leur religion – à égalité avec les autres religions- dans un pays où celle-ci n’est pas interdite mais fortement attaquée.

Au-delà des particularismes de chaque pays abordé, l’étude de Gilles Kepel permet d’appréhender un trait commun significatif : les associations ou organisations musulmanes jouent dans les trois cas un double rôle d’orientation morale (voire politique) et d’aide concrète à la population (sortir de l’emprise des gangs, des hyper-ghettos, apporter des soins, de la nourriture, du soutien scolaire…). C’est ainsi qu’elles réussissent à paraître une alternative solide au modèle occidental qui exclut ces « nouveaux musulmans ».

Les révolutionnaires combattent avec eux ce modèle, mais leurs réponses sont bien sûr différentes. Leur argumentation doit pourtant prendre en compte les raisons actuelles et historiques particulières qui les ont conduits à appeler l’islam à la rescousse de leur mal-être.
Romain C.