Socialisme International est une publication de la gauche révolutionnaire française, issue de la tendance du Socialist Workers Party britannique, qui est parue sous différentes formes de 1985 à 2008. Ce blog va tracer une partie de l'histoire de la revue, et rendre disponible des articles, avant tout ceux qui traitent de la théorie marxiste et de l'histoire du mouvement ouvrier et de la lutte contre l'oppression.

dimanche 6 janvier 2013

Des origines de la laïcité à la question du foulard



Le niveau de débat au sujet du foulard musulman et le rôle de la religion dans la société française aujourd'hui est souvent déplorable parmi les militants de gauche, et ceux qui répètent une demi-phrase citée de Marx, à la place d'une analyse du rôle dans le monde rel des idées religieuses sont malheureusement nombreux. Lors de notre dossier "Islam et politique", il y a presque 10 ans, nous avons essayé de creuser la question. Voici l'article de Murray Smith que nous avons publié. Il reste tout à fait d'actualité.
John Mullen 
 
Des origines de la laïcité à la question du foulard


Quand les camarades qui éditent la revue Socialisme internationale m’ont demandé de faire un article sur les origines de la laïcité j’ai commencé à faire exactement cela, d’un point de vue historique. Mais avec l’évolution de la situation et la place centrale qu’a prise le débat sur le foulard, cela a évidemment débordé sur la situation actuelle. D’où un certain aspect ‘'évolutif" du texte. Avec la concrétisation de la perspective d’une loi et ce qui commence à ressembler à l’union sacrée sur la question, il va falloir certainement revenir à la question, de plusieurs angles. Le texte qui suit n’est donc qu’une première contribution au débat.
MS, le 18/12/03

 

Il semble donc qu’on va vers une loi interdisant le port du foulard dans les écoles. Le 17 décembre Chirac a dûment approuvé cette proposition de la commission Stasi. Mais les propositions et toute la teneur du rapport de la commission Stasi, rendu public le 11 décembre, vont bien au-delà de l’interdiction du foulard. Elles cherchent à réglementer par la loi l’affirmation publique des convictions religieuses, voire politiques. Tout cela est fait au nom de la laïcité. La première phrase du rapport de la commission Stasi affirme solennellement que « la République française s’est construite autour de la laïcité ». Dans le premier paragraphe on peut également lire que « la France a érigé la laïcité au rang de valeur fondatrice ». Et ainsi de suite. Le concept de laïcité se trouve donc bel et bien au centre des débats actuels.
Il s’agit d’un concept bien français — le mot même ne se traduit pas facilement dans d’autres langues. Cela s’est vu récemment, au cours du Forum social européen de novembre 2003. La plupart des séminaires du FSE ont été proposés par des organisations originaires de plusieurs pays et ont rassemblé des participants de nationalités différentes. Pourtant, le séminaire sur « Laïcité et citoyenneté en Europe » a été proposé par huit organisations, toutes françaises (ainsi que par un obscur « Forum humaniste européen »). La tribune était donc franco-française et les participants au débat quasi-exclusivement français. À remarquer l’absence notable de femmes portant le foulard. Elles ont été plus nombreuses à participer au séminaire animé par l’intellectuel musulman Tariq Ramadan.
L’histoire est plus qu’anecdotique. La question de la laïcité, bien qu’il risque maintenant d’avoir des répercussions au-delà de l’hexagone, concerne essentiellement la France. Or, la présence d’une importante population musulmane n’est pas spécifique à la France. De telles populations existent aujourd’hui dans presque tous les pays d’Europe occidentale. Il s’agit d’un phénomène relativement récent, produit des flux migratoires depuis cinquante ans. Les manifestations de racisme à l’égard de ces populations ne sont pas non plus une spécificité française. Et le foulard se porte dans d’autres pays. Ce qui est particulier à la France, c’est que le port du foulard provoque de telles passions. Il est largement accepté, à gauche aussi bien qu’à droite, que le port du foulard constitue un ‘problème’qu’il convient de ‘régler’d’une manière ou d’une autre — par des pressions plus ou moins insistantes, par des exclusions décidées au niveau de l’établissement scolaire (ou dans d’autres services publics) et éventuellement par une loi. Il faut remettre les choses à l’endroit. Le problème n’est pas le foulard. Le problème est la façon dont la France et les Français (es) de souche réagissent à cette manifestation d’identité religieuse et culturelle. La fureur autour de la question est surtout le reflet de l’extrême difficulté qu’éprouve la société française à intégrer des populations musulmanes. Et cette difficulté est largement liée à la place qu’occupe la laïcité dans l’idéologie de l’État républicain français, surtout en ce qui concerne l’école.
Le large consensus qui est en train de se dégager en faveur d’une loi interdisant le port du foulard à l’école est assez instructif. Il recouvre ce qu’on pourrait appeler le centre du spectrum politique – UMP-UDF à droite, PS à gauche. Le consensus entre ces forces politiques se fait rarement en défense des valeurs progressistes. Si la droite traditionnelle aussi bien que la gauche social-libérale se réclament de la laïcité, c’est que celle-ci occupe une place centrale dans la construction de l’idéologie bourgeoise dominante qui dépasse largement la séparation entre Église et État. La laïcité fait bien, comme le dit la commission Stasi, partie des fondements de la République, c’est-à-dire de l’État.
En dehors de ce consensus droite-gauche on trouve, à droite, le Front national et Philippe de Villiers. Leur opposition à une loi n’est pas seulement inspirée par des considérations tactiques. Il est vrai que Le Pen veut bien rendre visible la présence musulmane dans la société française que droite et gauche veulent cacher. De son point de vue c’est en quelque sorte pratiquer la politique du pire, pour mieux étayer ses thèses sur l’»invasion » étrangère. Mais il y a une raison plus de fond – le FN et de Villiers défendent une identité française basée non sur la laïcité mais sur la foi et la tradition chrétiennes. C’est un courant minoritaire dans la classe politique française, qui descend de la vieille droite anti-républicaine. A gauche, la proposition d’une loi est opposée par le PCF, la LCR, les Verts, ainsi que par des associations et syndicats – la LDH, le MRAP, la CGT, la FSU. Pourtant cette opposition de gauche à la perspective d’une loi ne va pas sans contradictions, car en grande partie la gauche et l’extrême-gauche acceptent le point de départ des partisans d’une loi, à savoir que le port du foulard constitue un problème. Plus largement, elles font souvent preuve d’une attitude acritique à l’égard des concepts de laïcité et d’anticléricalisme formés dans la lutte de la République bourgeoise contre l’influence de l’Église catholique au XIXe siècle, mais qui aujourd’hui servent surtout à couvrir les préjugés et les discriminations à l’égard de l’islam.
L’attitude du mouvement ouvrier à l’égard de la religion n’a jamais été simplement d’être un peu plus ‘'radical' que l’extrême gauche républicaine. Aussi bien Marx et Engels que Lénine ont rejeté l’idée qu’on puisse combattre l’influence de la religion en interdisant ses manifestations et se sont montrés plus que critiques à l’égard de l’anticléricalisme bourgeois. Lénine écrivait en 1909 : « En Occident, après la fin des révolutions bourgeoises nationales, après l’institution d’une liberté plus ou moins complète de conscience, la question de la lutte démocratique contre la religion a été, historiquement, refoulée au second plan par la lutte menée par la démocratie bourgeoise contre le socialisme, au point que les gouvernements bourgeois ont essayé à dessein de détourner du socialisme l’attention des masses en organisant une « croisade » pseudo-libérale contre le cléricalisme. La Kulturkampf en Allemagne et la lutte des républicains bourgeois contre le cléricalisme en France ont revêtu in caractère identique. L’anticléricalisme bourgeois, comme moyen de détourner l’attention des masses ouvrières du socialisme, voilà ce qui en Occident a précédé la diffusion, parmi le social-démocrates, de leur actuelle « indifférence » envers la religion ». Là encore cela se conçoit et c’est légitime, car à l’anticléricalisme bourgeois et bismarckien, les social-démocrates devaient opposer précisément la subordination de la lutte contre la religion à la lutte pour le socialisme » (1).
Cette citation appelle plusieurs remarques. D’abord, sur son contexte : Lénine voulait expliquer aux social-démocrates russes pourquoi leurs camarades en Occident attachaient moins d’importance à la lutte contre la religion qu’eux qui se trouvaient face au tsarisme et à l’Église orthodoxe, et pourquoi ils faisaient même preuve d’une certaine « indifférence ». Malheureusement, cette indifférence ne s’étendait guère aux socialistes français de l’époque, qui avaient fortement tendance à se mêler aux anticléricaux bourgeois les plus extrêmes. Ensuite, Lénine va sans doute un peu vite en besogne quand il dit que les gouvernements bourgeois agissent à dessein pour détourner l’attention des masses du socialisme ; ils avaient d’autres motivations. Mais le résultat a bien été de détourner l’attention du mouvement ouvrier d’autres questions pendant un certain temps. Enfin la comparaison entre la Kulturkampf en Allemagne et l’anticléricalisme républicain en France mérite d’être soulignée. Au-delà des positionnements idéologiques et des formes de domination politique différents dans les deux pays, il s’agissait dans les deux cas de combattre une Église catholique dont la loyauté envers l’Etat bourgeois était douteuse.
Lénine, suivant Engels dans son refus de « se jeter dans les aventures d’une guerre politique contre la religion » cite avec approbation le fait que la social-démocratie allemande s’était prononcée « en faveur de la liberté pour les jésuites, pour leur admission en Allemagne, pour l’abolition de toutes mesures de lutte politique contre telle ou telle religion » (2). C’est peu dire que cette attitude n’est pas exactement ancrée dans les traditions du mouvement ouvrier français.
Quant à la situation d’aujourd’hui, il est clair que le gouvernement a trouvé la faille. En appuyant sur le bouton de la laïcité il rassemble une grande partie de la classe politique et divise les forces anti-capitalistes, surtout en milieu enseignant. Sans parler de sa nouvelle découverte de l’égalité hommes-femmes comme valeur de la République. Mais si le gouvernement a trouvé la faille, c’est que celle-ci existait, c’est que la laïcité se trouve à un endroit où le mouvement ouvrier a toujours eu du mal à se démarquer de l’idéologie dominante. Refuser de subordonner la lutte pour le socialisme à la lutte contre la religion, cela veut dire aujourd’hui refuser de se mêler à un « combat pour la laïcité » qui couvre une offensive politique et idéologique contre la religion musulmane. Il faut bien sûr mettre en avant la lutte contre le néo-libéralisme et ses effets. Mais pour le faire il va aussi falloir savoir répondre à l’offensive de la droite et de la gauche point par point sur le plan idéologique. Il n’est pas sûr que même ceux qui s’opposent à une loi soient en mesure de le faire.
C’est la loi de 1905, qui institue la séparation entre l’Église et l’État, qui est souvent considérée comme fondement de la laïcité. Mais si cette loi a effectivement tranché à un moment donné le conflit entre l’État républicain et l’Église catholique, conflit qui trace ses racines à la Révolution de 1789, il faut la situer dans le cadre plus large de l’idéologie de l’État républicain et d’une identité nationale centrée sur cette idéologie, lesquelles avaient été construites surtout dans le quart de siècle avant 1905. Et c’est parce que l’école a toujours joué un rôle central dans la construction de cette idéologie et de cette identité que c’est là où se concentrent, aujourd’hui comme hier, toutes les tensions.
Depuis la loi de 1905, l’État et les Églises sont séparés, au moins en France métropolitaine, à l’exception d’Alsace-Moselle. La loi « assure la liberté de conscience » et « ne reconnaît, ne subventionne, ni ne salarie aucun culte ». Il n’était nullement inévitable qu’on aboutisse à cette façon radicale de régler les rapports entre l’État et l’Église. Pour la comprendre il faut revenir sur l’évolution de ces rapports. Avant 1789, l’Église catholique de France avait le statut d’Église d’État, avec par ailleurs une longue tradition « gallicane » de résistance à l’autorité de Rome. Sa hiérarchie et ses riches monastères faisaient partie de l’ordre aristocratique et absolutiste ; le bas clergé était plus proche du Tiers état, avec lequel il s’est majoritairement allié en 1789.
La Révolution n’a pas abordé la question de l’Église dans un esprit d’anticléricalisme, ni avec l’intention d’aboutir à une séparation entre l’Église et l’État. Au contraire, le but était que l’Église d’État s’adapte à la Révolution. Telle était la motivation de la tentative en 1790 d’instaurer la Constitution civile du clergé. L’échec de cette tentative a conduit a ce que l’Église se divise entre « jurants » qui ont prêté serment à la Constitution et « non-jurants ». Par la suite, le clergé non-jurant a largement soutenu les révoltes royalistes. Par conséquent, l’Église a été désétablie en 1795. Entre temps, elle avait perdu une grande partie de ses richesses temporelles par la nationalisation et revente de ses biens, ainsi que, par l’introduction de l’état civil en 1792, son rôle de gestion sociale. Et l’anticléricalisme était devenu bien enraciné parmi les partisans de la République.
La césure entre l’État et l’Église n’était pourtant pas définitive. Dans son œuvre de consolidation et de codification de l’État et de l’ordre bourgeois issus de la Révolution, Napoléon s’est penché très tôt sur le dossier des rapports entre l’Église et l’État. Au tournant du XIXe siècle la France connaissait une grande liberté religieuse et une grande diversité de croyants – catholiques (jurants et non-jurants), protestants, juifs, déistes – et de non-croyants. Une telle cacophonie ne convenait ni à l’Église catholique, qui gardait l’adhésion de la grande majorité de la population, ni à la volonté de Napoléon d’instaurer l’ordre post-révolutionnaire. Le Premier consul faisait d’ailleurs preuve d’une grande lucidité – et d’un grand cynisme – concernant le rôle de la religion dans la société : « Dans la religion je ne vois pas le mystère de l’Incarnation, mais le mystère de l’ordre social ». Et de manière encore plus explicite, « La société est impossible sans inégalité, l’inégalité intolérable sans un code de moralité, et un code de moralité inacceptable sans religion ».
Napoléon a donc négocié un Concordat avec la Papauté en 1801. L’Église catholique ne redevient pas religion d’État, mais sera définie comme « la religion de la grande majorité des citoyens ». Les évêques et les prêtres deviennent des salariés de l’État, comme cela avait déjà été préconisé par la Constitution civile du clergé. Par des lois organiques parallèles, l’Église réformée calviniste, le luthéranisme et la religion juive sont aussi reconnus et soutenus financièrement. Le Pape a dû entériner la nationalisation des biens de l’Église, dont la revente aux particuliers avait été un élément constitutif important de la nouvelle bourgeoisie.
Le Concordat était une très bonne affaire pour Napoléon. L’Église avait reconnu le régime politique issu de la Révolution et le clergé pouvait servir de moyen de contrôle social, surtout dans les campagnes, tout en étant à son tour sous le contrôle de l’État. C’est un arrangement qui a duré, tant bien que mal, plus d’un siècle, pendant lequel les changements de régime politique étaient fréquents et où aucun régime bourgeois n’a réussi à se stabiliser.
Pendant la plus grande partie du XIXe siècle la France a connu des régimes monarchiques – l’Empire jusqu’en 1814-15, les Bourbons restaurés de 1815-1830, la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe jusqu’en 1848, et après le bref interlude de la Deuxième République en 1848, le Second Empire jusqu’en 1870. Pendant toute cette période le pays était partagé entre royalistes (légitimistes et orléanistes), bonapartistes et républicains. Il n’était nullement gagné d’avance que le résultat final serait une république – la Troisième République, instaurée en 1870, aurait pu très bien être un épisode passager de plus.
L’Église catholique est restée fondamentalement anti-républicaine. Elle était d’ailleurs fortement liée à une Papauté qui se situait de plus en plus sur des positions réactionnaires et obscurantistes, rejetant explicitement la plupart des manifestations du monde moderne.
C’est seulement à la fin des années 1870 qu’un régime républicain commence à se stabiliser. Le royalisme et la droite catholique restent pourtant une force politique, hostile au régime républicain émergeant. Celui-ci lui renvoie bien le compliment. Si les termes ‘catholique’et ‘royaliste’étaient à cette époque presque synonymes, les termes ‘républicain’et ‘anticlérical’l’étaient également. « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » s’écriait Gambetta.
C’est à partir de 1879 que les fondements de l’idéologie de l’État bourgeois moderne ont été posés. Face à la réaction monarcho-cléricale, les bâtisseurs de la Troisième République ont en effet entrepris empiriquement de donner tort à Napoléon – de prouver qu’il était possible de faire accepter un code de moralité (et l’inégalité sociale qu’il devait justifier) sans religion. La séparation entre Église et État n’est pas consommée avant 1905, mais l’entreprise républicaine est laïque dès le début. En 1879, la Marseillaise devient l’hymne national, en 1880 le 14 juillet est adopté comme fête nationale, la statue de la République est érigée sur la place du même nom en 1883, les mairies sont équipées de bustes de Marianne. Va pour le symbolisme républicain, qui a son importance et qui sera prolongé en 1889 avec l’exposition universelle et la construction de la Tour Eiffel, avec le tricolore planté au sommet, réplique républicaine au Sacré-Coeur des catholiques.
L’essentiel était pourtant de construire une idéologie de la République qui puisse obtenir l’adhésion de la population. En choisissant de ne pas s’appuyer sur une religion d’État les hommes de la Troisième République ont fait de l’État – de la République, de la patrie — une religion. Leur grand inspirateur est Michelet, qui avait construit ‘une religion de la France’avec une imagerie et un langage profondément imprégnés de théologie catholique. Comme l’écrit Suzanne Citron, « En faisant de la France la Patrie-Messie, objet ultime de l’effusion religieuse, Michelet écarte définitivement les rêves d’universalisme apatride » (3). Il « consacre la France patrie de l’universel, pays de l’égalité fraternelle, nouvelle incarnation de Dieu ». Michelet lui-même écrit : « La Patrie… Ce dieu invisible en sa haute unité est visible en ses membres ». Il dessine un nationalisme, un national-messianisme aussi mystique que laïque : « Le Dieu Verbe, sous la forme où le vit le Moyen âge fut-il ce lien nécessaire ? L’histoire tout entière est là pour répondre : Non. Le Moyen âge promit l’union et ne donna que la guerre. Il fallut que ce Dieu eût sa seconde époque, qu’il apparut sur la terre, en son incarnation de 1789 ». « La patrie, ma patrie peut seul sauver le monde ». L’idéologie républicaine qui se construit est un mélange extraordinaire de références à la Révolution et à ses aspirations démocratiques et égalitaires et d’un culte de la patrie éternelle’.
La Révolution avait fourni les fondements de l’idéologie de l’État républicain. Mais cela ne suffisait pas, il fallait situer cette Révolution dans l’histoire d’une France éternelle, la présenter comme le couronnement de cette histoire. Il fallait donc fabriquer une histoire de la France conçue comme un long processus dont l’aboutissement était la Révolution et la République. Pour ce faire il fallait non seulement intégrer l’héritage des rois de France mais inventer une histoire fantastique remontant jusqu’à « nos ancêtres les Gaulois » et faisant de Clovis, Charles Martel et Charlemagne des Français à titre posthume. Nous sommes bien dans l’époque de « l’invention de la tradition » (4).
Dès le début l’école a joué un rôle fondamental dans la construction d’une identité nationale. En France comme ailleurs, l’extension de la scolarisation de masse correspondait à la fois au besoin d’avoir une force de travail plus instruite et à celui de diffuser l’idéologie bourgeoise à une échelle de masse. C’est d’ailleurs pourquoi le mouvement ouvrier a toujours eu — ou aurait dû avoir – une attitude critique à l’égard de ‘l’école de la République’, la considérant comme un terrain de combat, comportant à la fois des acquis à défendre et des conditionnements idéologiques à combattre. Les lois associées avec Jules Ferry entre 1881 et 1886 établissent un système scolaire élémentaire, national, laïc et républicain, même si continuent à exister des écoles catholiques. Et par ce canal était diffusée l’idéologie de la patrie, de la nation, de la République. Un aspect essentiel de cette entreprise était la destruction systématique de toutes les langues, dialectes et cultures minoritaires. Il y avait un matraquage culturel visant à éradiquer toute autre identité et de faire des élèves des Français, interdits de parler leur propre langue même dans la cour de récréation.
Cette imposition d’une vision monoculturelle – la République une et indivisible, le français comme langue de la République — n’est pas sans liens avec le présent. Le modèle français n’est pas un modèle d’intégration, qui peut se faire en respectant la diversité des cultures. C’est un modèle assimilationniste, où sous couvert de l’égalité de tout citoyen et l’élimination des particularités, chacun est censé se conformer à un modèle normatif pré-établi. Dans une tribune publiée dans Le Monde («Une laïcité frileuse »), Farhad Khosrokhvar de l’EHESS, en posant la question « Comment créer un lien social entre divers groupes qui s’émancipent de la tutelle assimilationniste de l’État tout en réclamant leur identité française ? » comprend bien que la question concerne Bretons, Corses et Juifs aussi bien que les Musulmans qui sont en butte à l’offensive actuelle (5). Et quand, dans une autre tribune dans le même journal, les philosophes Monique Canto-Sperber et Paul Ricoeur écrivent, « Les élèves (musulmans, MS) ne sont pas des agents de l’État, ils viennent d’une société tissée de liens et d’habitudes. Faut-il, pour les éduquer, commencer par les désincarner ? » ils touchent au vif du sujet (6). La réponse est manifestement oui – l’éducation laïque et républicain à la française commence précisément par désincarner, par déraciner des élèves venus d’autres cultures – paysans bretons ou Corses hier, Musulmans aujourd’hui. On commence à voir des mesures discriminatoires contre des mères d’élèves parce qu’elles portent le foulard. On peut facilement imaginer les effets sur des petits enfants de voir leurs mères ainsi traitées comme des parias. Mais chercher à faire en sorte que des enfants aient honte de leur propre culture et même de leurs propres parents n’a franchement rien de nouveau.
La deuxième moitié et surtout le dernier quart du XIXe siècle était dans tous les pays impérialistes l’époque de la fabrication d’un nationalisme de masse. Il fallait diffuser une idéologie capable de faire adhérer des larges couches de la population à l’État républicain. En France cela concernait surtout la masse de la paysannerie, mais aussi les nouvelles couches ouvrières et urbaines. Cela passait par l’école, par la presse populaire, avec l’arrivée d’un public éduqué, mais aussi par l’armée, avec la conscription introduite en 1872.
Il s’agissait à l’époque de la montée de l’impérialisme et du colonialisme d’inculquer une idéologie nationaliste qui affirmait la supériorité de son propre pays aussi bien à l’égard des races inférieures destinées à être colonisés que de ses rivaux impérialistes. Il n’est nullement un accident que le même Jules Ferry qui a fait l’école républicaine était un colonialiste actif et convaincu qui croyait fermement à la supériorité de l’homme blanc et de la civilisation occidentale. L’affirmation de l’identité – et de la supériorité — française par rapport à ses concurrents européens était d’une importance égale à une époque où toute l’histoire de la Troisième République a été vécue sous l’ombre de l’»humiliation nationale » de 1870 et de la perspective de la revanche. C’est encore Michelet qui vient à la rescousse de la patrie : « Toute autre histoire est mutilée, la nôtre seule est complète ; prenez l’histoire de l’Italie, il y manque les derniers siècles ; prenez l’histoire de l’Allemagne, de l’Angleterre, il y manque les premiers. Prenez celle de la France ; avec elle vous savez le monde […] La France a continué l’œuvre romaine et chrétienne ». Et encore : « On ne sacrifie guère qu’à ce qu’on croit infini. Il faut pour le sacrifice, un Dieu, un autel… un Dieu en qui les hommes se reconnaissent et s’aiment ». Ce Dieu est bien sûr la République, la patrie. La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. La preuve décisive de l’efficacité de l’idéologie national-républicaine était fournie par la génération de jeunes qui est partie se faire massacrer dans la boucherie de la Première Guerre mondiale. De manière significative, ceux qui les premiers leur ont inculqué les valeurs de la République, les instituteurs, sont partis mourir en surnombre par rapport à la population générale ; un sur cinq ne reviendra pas.
Malgré les protestations catholiques contre les « écoles sans Dieu » de Jules Ferry on assistait au début des années 1890 à l’amorce d’une certaine détente entre l’Église catholique et la République. Le pape Léo XIII (1878-1903), a eu une attitude plus souple que son prédécesseur ou son successeur. En Allemagne il a contribué à refermer la parenthèse de la Kulturkampf. En France il a approuvé le’toast d’Alger’du Cardinal Lavigerie et par l’encyclique « Inter innumeras sollicitudines » de 1892 il a lancé la politique de « ralliement », appelant les catholiques à s’éloigner de la droite monarchiste et rallier la République. Malgré les résistances de la droite catholique, cette politique a eu quelques succès. Ainsi, des catholiques ralliés soutenaient le ministère Méline en 1896-98. Pourtant, la façon dont l’affaire Dreyfus a polarisé la société française a coupé court à ce ralliement, qui aura finalement lieu beaucoup plus tard. Les forces anti-dreyfusardes et antisémites venaient essentiellement de la droite catholique.
La polarisation révélée et accentuée par l’affaire Dreyfus a convaincu des secteurs décisifs de la classe politique qu’il fallait réduire l’influence de l’Église catholique, notamment dans le domaine de l’éducation. Une série de lois anticléricales est adoptée entre 1901 et 1904, surtout sous le ministère Combes, pour restreindre et puis supprimer le droit des congrégations catholiques à enseigner. Bien que les Radicaux les plus durs, les socialistes et la Libre-pensée poussent vers la séparation entre l’Église et l’État, la chose n’est pas encore faite. Mais la façon dont les lois anticléricales sont approuvées par la base sociale républicaine la rend envisageable. Ce qui sera décisif sera la réaction extrêmement hostile du Vatican qui conduira à la rupture des relations diplomatiques et convaincra le gouvernement qu’il fallait aller jusqu’au bout. Comme un siècle avant, ce qui domine, ce ne sont pas des motivations idéologiques mais des considérations politiques pratiques. Ainsi l’offensive anticléricale n’ira pas assez loin que le veulent certains, le gouvernement refusant à instituer le monopole d’État de l’enseignement et se démarquant des partisans d’un athéisme militant.
Dans le débat actuel, la laïcité est souvent présentée comme un grand principe détaché de tout le reste. En réalité, il s’agissait de la dernière brique de l’édifice républicaine, nullement inévitable, résultat de l’impossibilité à un moment donné de réconcilier idéologie républicaine et Église catholique, de l’intransigeance des catholiques qui a convaincu les modérés qu’il fallait prendre cette mesure radicale. C’est donc toute cette idéologie, laïque dès ses origines, qu’il faut prendre en compte.
Les rapports de la gauche et du mouvement ouvrier à cette France et à cette République ont toujours été compliqués, ambivalents. Suzanne Citron écrit que « depuis que la République est institutionnalisée, les républicains sont captifs de la confusion entre une république idéale, la ‘République absolue’, incarnation mystique des principes de la Révolution, et la République réelle, étatique parlementaire, affairiste. Le concept de ‘défense de la République’qui naît contre le boulangisme est traversé par cette ambivalence ». Et encore « la République française est restée prisonnière de ce carcan de confusion entre l’État (républicain) et la République idéale ». C’est surtout toute la confusion de ceux à gauche, et ils sont nombreux, qui se réclament des « valeurs de la République » sans préciser de quelle république il s’agit. Car il n’y a pas de « valeurs de la République » qui flottent au-dessus de la République française réellement existante – bourgeoise, étatique, réactionnaire, raciste, impérialiste. D’ailleurs, dans les faits la République française n’est ni plus démocratique, ni plus sociale, ni moins impérialiste, ni plus attachés aux droits de l’homme, que ses voisins, y compris monarchiques. Et comble d’ironie, la tradition laïque française n’a même pas fait reculer le poids de la religion – mesurée en termes de croyance, pratique, influence dans la société – davantage que dans la plupart des autres pays d’Europe occidentale.
Ni sur la laïcité, ni sur d’autres « valeurs de la République » nous n’avons rien à défendre en commun avec la droite et la gauche officielles. La véritable ‘exception française’, c’est la tradition révolutionnaire et son reflet dans la conscience populaire, c’est cette « irruption violente des masses dans le domaine ou se règlent leurs propres destinées » (7) à laquelle on assiste à répétition depuis 1789, en passant par 1793, 1848, 1871 et les luttes du dernier siècle. Cette tradition, nous la revendiquons, mais appeler cela « valeurs de la République » est source de confusion.
Il faut savoir ce qu’on défend et ce qu’on ne défend pas concernant la laïcité et l’école. Nous défendons l’école comme moyen d’instruction, nous défendons sa gratuité, nous exigeons des ressources adéquates et nous nous battons contre l’offensive libérale. Nous n’idéalisons pas l’école qui perpétue des inégalités sociales et inculque l’esprit de respect de l’autorité et de la hiérarchie. Nous défendons la séparation entre l’Église et l’État et la liberté de conscience. Cela veut dire que l’État et l’école sont neutres à l’égard des religions mais également garants de leurs droits. La tradition marxiste n’implique ni le nihilisme à l’égard de la religion, ni l’anticléricalisme ou l’athéisme militants. Il ne s’agit pas non plus d’imposer des normes de comportement autres que ceux qui sont nécessaires pour vivre et apprendre ensemble.
En fait, l’école a toujours fait des arrangements avec la/les religions reconnues. Pas simplement en excluant de la loi de 1905 l’Alsace-Moselle, qui vit toujours sous le régime du Concordat de 1801, ni dans les DOM-TOM, où par exemple en Guyane le catholicisme est la seule religion reconnue. Mais aussi en autorisant des aumôniers catholiques dans les collèges et lycées s’il y a suffisamment de demande. Sans parler de cette institution particulièrement française qui est le mercredi libre et qui ne correspond à aucune exigence de rythme scolaire mais est tout simplement l’héritier du jeudi laissé libre en 1905 pour que les enfants puissent aller au catéchisme. D’ailleurs, une certaine souplesse à l’égard de la religion n’est nullement condamnable, mais on ne voit aucun signe d’indulgence comparable à l’égard de l’islam.
Ce à quoi les élèves musulmans sont confrontés, ce n’est pas seulement à la laïcité au sens étroit du terme, mais à la nécessité – pour la France, pas pour eux – d’être assimilés au modèle républicain, de devenir des bons Français, de faire leurs les « valeurs de la République ». Or, une fois la première génération passée, cela a bien marché pour les Italiens, les Portuguais, les Espagnols et les Polonais, malgré leur catholicisme. Où plutôt grâce à lui, car ce n’est pas en se proclamant État laïque qu’on se défait de siècles de culture chrétienne et européenne et de la réalité que la majorité de la population française reste catholique. C’est pourquoi il est assez facile d’assimiler des gens de culture chrétienne et européenne. C’était déjà plus dur pour les immigrés juifs, qui malgré l’émancipation des Juifs français par la Révolution ont été confrontés à un antisémitisme profondément enraciné dans la tradition chrétienne.
Aujourd’hui les immigrés – et les enfants, voire petits-enfants d’immigrés — musulmans sont de religion et de culture non-catholiques et non-européennes, donc plus difficile à assimiler. Qui plus est, ils appartiennent à des peuples que toute l’histoire colonial-impériale de la France a conditionné les Français de souche à considérer comme inférieurs. Et ils sont nombreux. Ils sont confrontés à un racisme et aux discriminations sur les plans sociaux et économique. Ils sont marginalisés politiquement. Et leur religion et leur culture sont méprisées. Tout cela vient des tares de la société française – racisme post-colonial, modèle assimilationniste, refus de multiculturalisme. Et c’est renforcé par la vague d’islamophobie qui sévit actuellement dans le monde occidental.
La religion musulmane est en butte aux discriminations. On impose arbitrairement une conception de la séparation entre sphères public et privé qui est étrangère à cette religion dans ces pays d’origine et à laquelle il a fallu non pas des décennies mais des siècles pour arriver en Europe. On voit des affaires du foulard à répétition, c’est un drame à chaque fois qu’il faut construire une mosquée — et après on stigmatise à volonté « l’islam des caves ». Face à cela nous assistons à un double phénomène. D’un côté la perdurance de pratiques et codes culturels et familiaux traditionnels – ce qui explique le port du foulard imposé à certaines jeunes filles. Mais aussi – ce qui est beaucoup plus difficile à accepter pour les Français, même et peut-être surtout à gauche — des jeunes qui se tournent vers la religion, parfois mais pas toujours sous une forme intégriste, comme façon d’affirmer leur identité dans une société qui les rejette. Ce qui explique les filles qui portent le foulard par choix. Dans les deux cas, évidemment, la répression ne fait qu’aggraver les tensions.
La véritable intégration des Français (es) musulman (e) s passe évidemment par le combat contre toutes les discriminations économiques, sociales et politiques. De façon générale, c’est une idée qui est largement acceptée à gauche, même si les actes ne suivent pas toujours les sentiments. Mais l’intégration – à l’inverse de l’assimilation — passe aussi par l’acceptation par la société française de sa réalité multiculturelle et l’abandon d’un modèle monoculturel imposé. Et cela implique de confronter des attitudes que le président de la République a résumé avec sa verve habituelle, le 5 décembre à Tunis : « Les Français étant ce qu’ils sont le port du voile est une sorte d’agression qu’il leur est difficile d’accepter ». On notera qu’implicite dans cette conception des Français ‘qui sont ce qu’ils sont’(quelle suffisance…), est l’exclusion de la catégorie de Français les cinq millions de Musulmans, pourtant en grande partie de nationalité française. Qui oserait affirmer que de telles attitudes se trouvent uniquement à droite ?
Concernant le foulard, il faut commencer à regarder la question libérée du carcan laïque. Il est évident que la capacité d’être médecin, assistante sociale, jurée, ou enseignant n’est nullement réduite par le fait d’être croyant, ni de porter un foulard sur la tête. Encore moins, la capacité de poursuivre des études. Le discours qui prétend que c’est un problème, que cela dérange, que cela menace la ‘neutralité’n’est souvent qu’une couverture pour l’intolérance européocentrique. Et encore une fois, pas seulement à droite. Le problème ne réside pas dans les quelques centimètres carrés de tissu que portent certaines filles sur la tête, mais dans la quantité de préjugés et d’intolérance que beaucoup de Français de souche ont dans leurs têtes.
On ne saurait ériger tel ou tel autre pays en contre-modèle. Tous les pays européens connaissent le racisme. Mais certains d’entre eux sont, pour des raisons historiques, plus tolérants à l’égard d’autres cultures. Là-dessus, il ne suffit pas d’agiter l’épouvantail de « communautarisme » pour clore le débat avant qu’il ne s’ouvre et de se recroqueviller sur le ‘modèle français’.  Il semble bien que dans certains pays les populations musulmanes sont mieux intégrées qu’en France – au sens de participer à la vie politique et associative, et d’être visibles dans les médias autrement que comme sportifs ou chanteurs de rock. De toute façon le modèle français, censé favoriser l’intégration, est manifestement en train d’avoir le résultat contraire, y compris et surtout en ce qui concerne ceux qui, grâce au droit de sol, sont par leur carte d’identité des Français.
Ce qui a commencé comme un débat franco-français est en train d’avoir des répercussions au niveau international — d’abord évidemment dans le monde musulman. Penser qu’en interdisant le foulard en France on participe à une croisade internationale contre l’intégrisme et pour les droits des femmes serait le pire des erreurs. C’est évidemment le contraire qui est vrai. L » intégrisme laïc » en France, comme il est perçu, non sans raison, dans le monde musulman, a plutôt tendance à renforcer les réflexes identitaires et peut en fin de compte favoriser les autres intégrismes. La journaliste Khadidja Benganna, présentatrice de la chaîne quatarie Al-Jazira, qui avait été obligée de fuir l’Algérie en 1994 face aux menaces intégristes, a réagi à la situation en France en décidant, fait inédit sur cette chaîne, de porter le foulard à l’écran (8). Cela n’en fait pas évidemment une intégriste. Simplement une Musulmane qui réagit de sa façon en défense de ses co-religionnistes. Et ce n’est qu’un exemple. Peut-on vraiment imaginer un seul instant que la façon dont la France est en train de stigmatiser sa population musulmane puisse aider les femmes des pays musulmans ne voulant pas porter le foulard, et plus largement cherchant à se libérer des contraintes de la religion ?
Pour la gauche anticapitaliste le débat autour du foulard, avec toutes ses ramifications, constitue un test. Il ne suffit pas de refuser de tomber dans le piège tendu par le gouvernement et de porter la question sociale sur le devant de la scène. Il faut bien sûr le faire, mais le problème ne se réduit pas à des discriminations sociales et à la misère, il y a aussi une dimension idéologique. Il ne suffit pas non plus de s’opposer à une loi. En s’y opposant dans l’esprit qu’il s’agit d’une « mauvaise réponse à un vrai problème » on est incapable de répondre à toutes les dimensions de l’offensive anti-musulmane. Sur le plan des idées on a déjà cédé une bonne partie du terrain à l’ennemi. C’est toute l’idéologie qui sous-tend l’actuelle offensive anti-musulmane qu’il faut combattre. C’est le sacro-saint « modèle français » qu’il faut remettre en cause.
Murray Smith (LCR Montreuil)
NOTES
1. Lénine, « De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion », Oeuvres complètes, tome 15.
2. Ibid.
3. Suzanne Citron, Le Mythe National, Editions ouvrières/EDI, Paris, 1989. Toutes les citations qui suivent de Suzanne Citron et de Michelet sont prises du premier chapitre («La France est une religion ») de ce livre.
4. Titre d’un livre d’Eric Hobsbawm et Terence Ranger (éd), (The Invention of Tradition, Cambridge, 1983).
5. Le Monde du 20 novembre 2003.
6. « Une laïcite d’exclusion est le meilleur ennemi de l’égalité », Le Monde du 11 décembre, 2003.
7. Trotsky, Préface à Histoire de la Révolution Russe.
8. Le Monde du 12 décembre 2003.

vendredi 28 décembre 2012

Interview de Samira Makhlouf, de Femmes Françaises Musulmanes Engagées (2004)

Le dossier que nous avons publié sur "L'islam et la politique" date de 2004, il y a presque 10 ans maintenant. Il y a eu des progrès - l'opposition à l'islamophobie est plus forte qu'il y a 10 ans. Mais l'essentiel de la gauche ne s'oppose pas activement à l'islamophobie.
Et il y a eu des reculs aussi - la loi sur le Niqab, la proposition de loi pour empêcher des nounous de porter un foulard même chez eux, la discrimination faites aux mères musulmanes qui voulaient accompagner des sorties scolaires.

C'est la raison pour laquelle une bonne partie des articles que nous avons publiés restent intéressante aujourd'hui pour ceux qui veulent se battre contre l'oppression.

Interview de Samira Makhlouf, de Femmes Françaises Musulmanes Engagées

Bonjour Samira. Dans un premier temps, je t’invite à te présenter ainsi que ton association avant d’entamer l’entrevue proprement dite.

Bonjour, je m’appelle Samira Makhlouf, j’ai 22 ans, je suis étudiante à l ‘université de Lyon3, et je suis secrétaire générale de l’association Femmes Françaises Musulmanes Engagées. C’est une association créée en 1995. Elle est née de la réaction des citoyennes françaises de confession musulmane face aux exclusions que subissaient de jeunes filles dans la banlieue lyonnaise à l’époque. Donc ces femmes se sont réunies en association pour venir en aide aux jeunes filles exclues pour leur offrir un accès au droit (comment contacter un avocat, etc.) et les aider à poursuivre leurs études.

Au départ, l’association s’appelait Union des Sœurs Musulmanes de Lyon. Très rapidement, l’association a mûri – d’où le changement de nom. Elle a pris conscience qu’il existait un droit de porter le foulard au travail ou à l’école et que par conséquent il s’agissait de faire évoluer les mentalités. L’association a donc travaillé sur deux plans : d’une part une action pour faire respecter le droit auprès des jeunes filles victimes d’exclusion. Il s’agit donc de tisser des liens entre les musulmanes et le reste de la société, c’est à dire d’abord montrer aux musulmanes qu’elles étaient des acteurs dynamiques au sein de la société et qu’elles peuvent se réapproprier de plein droit leur rôle et montrer au reste de la société que nous, femmes musulmanes on était citoyennes qu’on voulait faire partie de la société. Qu’on n’était pas du tout les personnes aliénées qu’on disait dans les médias, au contraire : on voulait étudier, travailler, …on pousse les femmes à participer à la vie de leur cité, à la vie de l’école de leurs enfants, etc. – autant nos mères que les jeunes femmes des plus jeunes générations. 

Qu’est ce qui t’a poussé à militer dans cette association ?

Moi déjà j’ai été victime d’exclusion. J’ai porté le foulard très jeune, j’avais 14 ans et demi. J’ai fait une Seconde dans un lycée public où j’ai du ôter mon foulard à l’entrée tous les matins, chose que j’ai très mal vécu. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je ne comprenais même pas les raisons qui poussaient l’administration. D’autant qu’à l’époque ils m’empêchaient de mettre un bandana, le bandana que Sarkozy défend, à l’époque on me l’interdisait.

Il y a une phrase anecdotique – à l’époque j’étais jeune donc ça ne m’avait pas fait tilt – mais mon CPE avait fait le lien entre le foulard et une croix gammée pour justifier l’injustice... J’avais été convoquée deux heures après la rentrée – à huit heures j’étais en cours et à 10 heures j’étais chez le proviseur (rires) je crois que y’a peu de gens qui ont fait aussi bien que moi ! Et donc lors de cette convocation il y avait ma CPE et on m’a dit que certains professeurs, certains élèves se demandaient pourquoi j’avais un bandeau. Les gens ne pensaient pas forcément qu’il s’agissait d’un foulard. Et c’est venu jusqu’au bureau du proviseur en disant que « c’est scandaleux tout ça », tu connais ces discours, après que « c’est par solidarité envers les femmes algériennes, afghanes » – parce qu’à l’époque il y avait encore le régime des Talibans en place.

Bon moi je disais que j’étais française et que je ne voyais pas le lien entre moi et les femmes en Algérie, et l’action et le combat qu’elles menaient en Algérie et que moi c’était un choix personnel. Elle me dit et pourquoi tu parles de foi ? Je lui dis que au médecin je ne pense pas que vous demandiez d’explication sur l’ordonnance. Et bien moi, je suis profondément pratiquante, musulmane, c’est un choix et on fait des choix et on obéit à celui qu’on a décidé d’obéir. Et donc je lui expliquai que c’était vraiment une démarche personnelle. Bon, c’était « cause toujours tu m’intéresses » et je suis ressorti en pleurant de cet entretien parce qu’elle m’avait dit que si on ne voyait pas mes cheveux – en gros c’était une histoire de quelques centimètres de cheveu – elle ne m’accepterait pas en cours.

Et quand ma CPE m’a ramenée en cours, je pleurais, et donc elle m’a dit pour me montrer qu’elles étaient justes, que c’est par justice qu’elles faisaient ça « mais tu sais l’année précédente, on a renvoyé un lycéen parce qu’il avait tatoué une croix gammée. » Donc le lien, j’ai beau chercher, j’ai pas trouvé ! Donc après un an, j’ai mal vécu, mes parents ont mal vécu le fait que je l’ai mal vécu et donc quand je leur ai annoncé deux semaines avant la rentrée de première que je voulais me déscolariser pour faire le CNED, ils ont accepté. Alors que leurs conditions quand j’ai décidé de porter le foulard était que je continue mes études. Et finalement ils ont tellement vu que j’ai galéré pendant un an, que j’ai voulu faire une 1ère S et qu’on m’a orientée en ES, etc. Et donc c’est grâce à ça que j’ai bénéficié des cours au CNED et des cours de soutien avec l’association FFME, à l’époque ma sœur était encore présidente et de fil en aiguille, j’ai connu l’association. 

Comment Saïda Kada a été aménée à écrire l’Une Voilée l’Autre Pas ?

J’ai un lien particulier avec Saïda puisque c’est ma grande sœur. On fait partie d’une famille militante, mes parents sont des immigrés, ils ont la nationalité algérienne. Ils sont très engagés dans leur entourage, dans la mosquée qu’ils fréquentent et on a toujours eu le souci de l’autre, je crois que c’est quelque chose que nos parents nous ont donnés. Et la démarche de Saïda c’était pas forcément au début d’écrire un livre. En fait, au départ c’est Dounia Bouzar qui est éducatrice dans la PJJ qui l’a sollicitée dans le cadre de son travail. A l’époque, c’est une militante de Divercité qui les a mises en contact puisqu’elle voulait des témoignages de jeunes femmes et Saïda de part son réseau pouvait lui apporter tous ces témoignages et de fil en aiguille s’est tissé un lien, un débat, un dialogue entre les deux. Donc Dounia est venu au départ avec sa position, son avis, son image aussi de la femme et en côtoyant tous ces femmes musulmanes, toutes ces françaises selon leur vécu, leur témoignage, ça l’a fait évoluer. Et c’est parti de là. C’était une rencontre pour un témoignage qui a débouché finalement sur ça. 

Est ce que la publication de ce livre a suscité des réactions ?

Au sein de la communauté musulmane, énormément de réactions parce que je trouve qu’autour de moi, ça fait énormément évoluer la réflexion. Ca a donné déjà au sein de la communauté parce que c’était une femme qui parlait – l’une voilée et l’autre pas. C’est aussi intéressant. Dounia de son côté n’est pas musulmane de souche, elle est convertie. Donc c’est un nouveau regard au sein de la communauté et ça a apporté un élément nouveau dans la réflexion du citoyen français de confession musulmane. Et j’ai jamais entendu de critique négative. Tout le monde attend le deuxième – le deuxième n’est pas prévu – mais tout le monde a été surpris que le discours n’était pas théorique mais il y avait, on ressentait derrière un vécu reflété dans le livre et même quand elle est passée à la télé dans les émissions qu’elle a pu faire suite à la sortie du livre.

Et même par rapport aux non musulmans, ça a permis de voir une femme musulmane parler vraiment en son nom et représenter finalement – même si ce n’est pas le but, ma sœur ne veut pas être représentante de la femme musulmane en France, pas du tout, et je pense que une des richesses qu’on a, c’est la diversité et tant qu’on mettra de côté la diversité en ne voyant qu’une seule femme, on ne s’en sortira pas. Mais un discours avec une expérience du terrain donc on ne peut plus lui poser face à elle les clichés qu’on donnait d’habitude. 

Un des points forts du livre, c’est en effet de partir d’expériences concrètes pour introduire le débat.

C’est la partie du livre qui fait que finalement c’est accessible à tous mais néanmoins ça apporte vraiment une analyse scientifique en remontant vraiment à l’individu dans sa conception de l’identité.

Pour revenir sur le militantisme, comment tu perçois le lien entre tes convictions religieuses et ton engagement plus politique et social ?

Comme je l’ai dit avant, il y a une part d’éducation familiale, mais mon choix religieux a amplifié cet engagement. D’où le fait que je mène une vie 200% militante. C’est un problème de responsabilité. Le musulman, qu’il vive dans un Etat musulman ou non musulman, il a une part de responsabilité vis à vis de Dieu qui est énorme. Dans l’éducation que j’ai eue ou même auprès d’imams, l’action, l’activité associative, le fait de participer à la vie de la mosquée etc. c’est un devoir au sein du musulman. Ce n’est pas du tout facultatif, ce n’est pas un hobby, par exemple le samedi aider les enfants du quartier etc., non c’est un devoir et c’est ce que je fais passer beaucoup aux jeunes musulmans.

Beaucoup de personnes à gauche ont une vision biaisée de l’Islam – principalement parce que à ce jour, très peu de travail commun n’a été fait avec des associations musulmanes, etc. Comment envisages tu la place de l’Islam en France ?

Je pense que le débat actuel c’est un faux débat. Parce que finalement, l’Islam n’est pas étranger à l’Occident. On veut nous en persuader mais il y a des études qui  prouvent que la présence des musulmans en France – mais plus généralement en Europe, en Occident – on peut la dater du 12ème siècle donc bien avant les Croisades, notamment à Montpellier. Je connais un historien de Bordeaux qui avait fait une étude et il avait trouvé pas loin de Nîmes des pièces et un cimetière musulman – chose qu’on a pas aujourd’hui – donc au 12ème siècle déjà il n’y avait pas cette peur de l’Islam qu’il y a actuellement. Donc pour moi c’est un faux débat et on mélange la politique d’intégration avec l’Islam et ça c’est dangereux comme on l’a vu à Strasbourg avec le gel des subventions pour les mosquées puisqu’elles seraient responsables de l’augmentation de la délinquance et de la violence urbaine.

Donc le débat est déjà biaisé. On mélange tout, on parle de tout, on parle de l’immigration, on parle de l’Algérie, le discours colonial, etc. alors que je pense qu’à partir du moment où déjà on essaye de tout mélanger, c’est une mauvaise démarche.

L’Islam en tant que religion a toute sa place en France. Le cadre laïc actuel nous permet d’avoir tout cet espace de liberté, parce que les musulmans en France sont conscients qu’ils ne sont pas dans un état musulman. Ils ne sont pas aveugles, ils ne sont pas sourds. Et là on a l’impression qu’ils disent que on se trompe : « attention vous n’êtes pas dans un Etat religieux ». On le sait, ça on en est conscients. Et une particularité de l’Islam, c’est de s’adapter et de contextualiser les musulmans en France.

Et c’est important pour les musulmans parce que c’est ce qu’ils essaient de faire, c’est de trouver dans leur religion les moyens de vivre leur appartenance à la communauté nationale, à la France, ça je crois qu’il n’y a pas de problème : il n’y a pas 100% de délinquants musulmans. Donc la plupart des français de confession musulmane vivent en toute harmonie ici en France mais ils ont  une ampleur, une identité. Et à partir du moment où on veut contrôler cette identité, là il y a problème, si on leur choisit l’identité, là il y a problème. Si les français d’origine musulmane ou autre maghrébine, africaine ou autre ont décidé de faire ce retour à leur appartenance religieuse, c’est un droit. Là on leur reproche le fait qu’ils retournent à la pratique, alors il faut faire attention aux intégristes, etc. Mais ils sont grands !

Tu parles d’un retour aux origines musulmanes…

Oui, je pense. Il y a les traditions que nos parents nous donnent, et c’est ce qui explique qu’il y ait des pratiquants et des non pratiquants. Des gens qui se décident à 20-25ans alors qu’ils ont grandi dans la culture musulmane, ils ne font rien en pratique, mais dans une évolution identitaire et dans leur maturité décident de retrouver une pratique pas forcément donnée par les parents mais des notions leur ont été inculqués et la pratique est venue après par les enfants.

Comment tu expliques ce retour ?

Je l’expliquerais par la maturité. Pendant longtemps, l’ancienne génération celle qui a environ 30-40 ans a été martelée par deux identités : celle d’ici et celle de là bas. Avec le mythe du retour, etc. Mais le mythe du retour n’était qu’un mythe puisque le retour n’y est pas, mais c’était terrible le choix qu’ils avaient. S’ils avaient une carte d’identité par exemple on leur disait que c’était des traîtres, etc. Donc ils ont fait le travail avant nous. C’est eux qui ont plus souffert que nous finalement, ils ont fait la marche des Beurs et tout ça qui montrait qu’il y avait une réelle réflexion.

Et nous on en est l’aboutissement : tous les complexes sont partis. Moi j’ai eu ma carte d’identité à 13 ans. Mes grandes sœurs qui ont la trentaine n’avaient pas eu leur carte d’identité à 13 ans elles ont d’abord eu le carte d’identité algérienne. Moi, je l’ai eue à 13 ans, ma mère m’a amenée à la mairie faire ma carte d’identité. Donc l’évolution parle d’elle même : on ne se pose plus les mêmes questions, on est conscients de notre identité française et elle ne se limite pas au fait qu’on soit contribuables ou pas. Souvent les gens ont l’impression qu’on paye des impôts alors on est citoyens. En plus il ne faut pas négliger le contexte : le français d’origine maghrébine ou africaine ne se fond pas à la masse. Il ne peut pas se fondre : il a des origines différentes. Et on a absolument voulu faire fondre notre identité, qu’elle ne soit pas visible sinon ça allait contre nature. On a nos origines, on naît noir on est noir, on peut pas devenir blanc et on peut être français noir, alors qu’avant c’était pas comme ça. 

Donc tu penses que face au racisme, revenir à la pratique de l’Islam était une façon de lutter?

Non, mais le racisme a été un facteur. Quand on manque de droits, et bien on cherche le droit. C’est à dire que face aux injustices, face aux discriminations, finalement, l’être humain va chercher là où il trouve des solutions. Même les anciens d’ailleurs ! Quand on voit les gens qui sont à la tête du MIB, c’est pas des jeunes. Et finalement, on est conscients parce qu’on est citoyens français à part entière qu’on peut parler au nom de références – tout le monde parle au nom de références – et qu’on peut choisir ses références. Et il n’y a plus ce complexe.

Malgré tout, les instances dirigeantes de la société Française n’ont pas l’air prêtes à accepter cette identité.

Le problème de l’Islam en France, c’est celle de sa visibilité. Pendant longtemps, l’Islam en France ça a été l’Islam des caves, des quartiers. C’est finalement dans ces caves qu’on a mûri, et c’est de ces caves qu’on veut sortir.

Qu’est ce que tu appelles « l’Islam des caves» ?

On n’a pas de local. Demain, quelqu’un qui veut ouvrir une salle de prière dans une cité, et bien ça se passe dans les caves, dans les appartements, dans les sous sols… Donc c’est les croyants qui pratiquent qui financent la location des lieux, achètent l’autel, et tout. On ne nous a jamais donné les moyens. C’est marrant quand Sarkozy nous dit « ce serait bien d’ouvrir une école musulmane » mais quand on cherche à ouvrir une mosquée, les pouvoirs publics ne nous donnent pas les accords, la population nous voit comme des étrangers qui arrivent sur leur terre. Donc on a marginalisé l’Islam depuis longtemps et donc l’Islam revendique sa place. C’est pas le pouvoir qui dit « venez, vous avez votre place », c’est nous qui avons pris conscience qu’on avait une place. Donc la démarche est différente et elle gêne forcément.

Donc la prise de conscience de la citoyenneté française s’accompagne pour les musulmans d’une lutte pour s’affirmer en tant que musulman…

Le combat est là : montrer qu’on peut être citoyen français tout en ayant une identité religieuse, ou culturelle ou autre. C’est à dire avoir quelque chose qui ne fait pas partie de l’histoire. Même si elle y est finalement, mais on l’occulte. L’histoire coloniale, le fait que l’Algérie était trois départements français etc. Nous on a une histoire qui n’est pas forcément commune avec celle de la France. Mais l’histoire de la France c’est aussi la notre parce que à part la guerre d’Algérie, je connais pas le reste. Donc qu’est ce qui s’est passé avant la guerre d’Algérie : aucune idée… Les gaulois et César, ça j’ai connu. C’est cette richesse qu’on a et qu’on veut faire partager à tous. On n’est pas mal dans notre peau.

Il y a une islamophobie de plus en plus affirmée : comment dans votre association ressentez vous ces pressions actuellement ?

L’islamophobie actuelle et la sur médiatisation des différentes questions de l’Islam en France engendrent – dans ce que j’ai pu entendre autour de moi – de la frustration. Et un ras le bol. Ras le bol que d’autres personnes parlent à notre place, ras le bol de se faire passer pour des personnes aliénées, qui peuvent pas penser.

Juste hier j’étais au téléphone avec une amie de Montpellier. Et son mari devait partir pour une conférence féministe et ils faisaient passer l’homme musulman je sais pas moi, comme un tyran ! On est mariées avec des tyrans ! Donc les femmes musulmanes sont folles et quand elles se marient elles prennent des tyrans ! Donc d’un problème que certaines femmes vivent qui est terrible et qu’on ne cautionne pas du tout, on fait une généralité : femme musulmane = opprimée. Homme musulman = oppresseur de femmes. Mon amie me disait une phrase très juste : « nos maris c’est les indigènes et nous, c’est pire, on est les femmes des indigènes ». Donc vraiment on nous a mis plus bas que bas…

Et l’islamophobie actuelle des fois, ça me fait peur. Parce que bon, il y avait le racisme mais c’est un racisme l’islamophobie, c’est du racisme. C’est dire : je ne t’aime pas, toi, tu me gènes. Toi, comment tu es, ton apparence, tes idées, je ne t’aime pas et même pire, c’est je ne veux plus de toi dans mon environnement, dans mon paysage et même sans condition – pas besoin de mettre un bandana... Et en plus, ça prend un caractère violent comme à Belfort où le professeur nie avoir étranglé la jeune fille mais avoue l’avoir mise à terre ! Donc c’est le cas d’une lycéenne qui s’est battue finalement avec son prof de philosophie – donc c’est Platon qui doit se retourner dans sa tombe – et qui a mis à terre une de ses élèves car il voulait lui arracher son foulard.

Ca prend un caractère violent par un représentant de la laïcité qui est un professeur dans un lycée. Et en plus, aucune réaction, aucune condamnation de la part du gouvernement. Ca veut dire que demain, on peut frapper une voilée ou un musulman ou un arabe simplement parce que c’est un musulman ? Donc ça fait peur. Mes parents des fois ils ont peur. Quand de part mes activités ou mes obligations professionnelles ou étudiantes je rentre tard, ils me disent : « Attention, tu peux tomber sur un taré qui te voit voilée et qui a pu voir une émission hier… » Et ça on le ressent. Après une émission sur une télé publique ou privée, après une fiction – on peut pas les appeler autrement, je te renvoie au Complément d’Enquête de l’année dernière sur France 2 où ils parlaient de l’Islam de France et c’était rien d’autre qu’une fiction – et bien le lendemain on le ressent.

 Une animosité, des regards. Moi par chance j’ai pas eu d’agression verbale ou physique,  mais d’autres l’ont eu. Une agressivité des gens, on te bouscule on te dit pas pardon moi ça m’est arrivé. Ca veut dire qu’on est sous estimées, pas considérées. Alors qu’on vienne me dire que c’est pour mon bien qu’il faut que j’enlève mon foulard, je n’y crois pas. C’est vraiment mentir. C’est des mensonges.

Est ce que tu penses que ça s’est renforcé après le 11 septembre ?

Le 11 septembre a engendré du nouveau racisme et il a conforté l’ancien. Avant c’était bien d’être anti musulman. Maintenant c’est encore mieux d’être islamophobe. Comme on le voit un certain rédacteur en chef dit très clairement qu’il l’est, ça va loin. Et il n’y a pas eu de condamnation. J’ai pas entendu un homme politique dire c’est grave on ne peut pas être islamophobe. En plus il fait partie du Haut Conseil à l’Intégration.

En plus on mélange tout. Les musulmans pratiquants avec les citoyens de confession musulmane – on peut être musulmans et non pratiquants. C’est marrant : c’est Rachid Kaci qui était choqué que le Conseil Français du Culte Musulman était composé que d’associations de pratiquants. Et moi, je suis pas pour défendre le CFCM parce que pour moi c’est une volonté de politiser l’Islam. C’est pas à eux à s’occuper des problèmes de la citoyenneté ou du foulard : c’est pas des problèmes religieux. On ne va pas demander au CFCM d’écrire une Fatwa « il est obligatoire d’enlever son foulard » ! C’est prendre les musulmans pour des imbéciles.

Et Rachid Kaci disait « non non, il y a de tout, il n’y a pas de différence entre pratiquants et non pratiquants, etc. ». Moi, je ne suis pas quelqu’un qui dit : « il faut pratiquer ». Mais un non pratiquant que sait-il de la réalité de quelqu’un qui cherche un lieu pour prier ? Il ne connaît pas toutes mes préoccupations, comme moi je ne connais pas toutes ses occupations, c’est vrai. Ou plus exactement, seul un pratiquant vit le culte. Comment t’expliquer ? Une mère qui a choisi de manger de la viande hallal, égorgée selon les rites musulman. Elle n’a pas la même réalité finalement que quelqu’un qui ne fait pas ce choix, vis à vis des enfants quand ils vont à l’école ou vis à vis de Mac Do, etc. Donc celui qui n’a pas fait ce choix ne peut rien dire, car il peut manger ce qu’il veut. Finalement, ils ne vivent pas cette réalité.

Quelque chose qui m’a choquée par exemple à Vaulx en Velin : ils n’ont pas forcé un enfant à manger du porc mais ils l’ont forcé à manger de la viande. C’est choquant de forcer un enfant à manger de la viande. Comme si j’allais mourir si à midi je ne mangeais pas un steak à la cantine… Cela suppose que la mère n’est pas responsable, qu’elle n’allait pas le faire manger le soir, etc. Ca m’est arrivé dans propre famille : on avait fait des démarches auprès de l’instituteur de ma petite sœur en primaire : voilà nous on est musulmans pratiquants et ma sœur ne mange que hallal et pas de porc et ne boit pas d’alcool. Et finalement quand elle est arrivée à sa sortie de ski elle a été forcée à manger de la viande si elle voulait skier. Je trouve ça scandaleux. Donc c’est ce que je disais au début : le problème, c’est la visibilité de l’Islam. C’est à dire que toutes les religions ont connu ça, mais on a du mal à nous lâcher nous.

On parle beaucoup en France des versions les plus traditionalistes de l’Islam politique en France, quelle est à ton avis l’influence réelle de ces tendances ?

Il y a une diversité de fait dans l’Islam en France. Je vais pas te dire on est tous pareils, on super cools, on est pour l’Islam de France, non. Mais il y a une grande majorité de musulmans qui veulent un Islam de France et qui se battent pour ça. Il y a aussi des musulmans qui sont français pour la plupart – et ça peut s’expliquer du fait qu’on les a jamais accueillis les bras ouverts peut être qu’ils se sont tournés vers un autre extrême, vers un Islam littéraliste radical. Et même dans ce groupe là, ils ne sont pas tous violents ou pour la violence, etc. Donc dans l’ensemble ça fait vraiment une minorité. Et là les déclarations politiques qui sont faites finalement les renforcent, renforcent leur discours aux jeunes : en France on vous aime pas, vous serez jamais français, vous serez jamais acceptés. Aux filles, ils disent « t’as choisi de porter le foulard, tu seras jamais reconnue comme une femme. Mais moi, je te reconnaîtrai comme une femme ». Mais après on voit le résultat : c’est pas forcément une femme épanouie, qui travaille, qui va à l’école etc. Donc justement là on les renforce. Je crois que les plus heureux c’est eux – avec l’extrême droite.

Mais je n’assimile pas les deux. Là, on les renforce : tout le travail social qui est fait par certains jeunes, certaines associations, et bien là, on leur casse, on leur coupe l’herbe sous le pied. Finalement on leur a donné de l’espoir « vous êtes vraiment des citoyens français, c’est pas une blague, que vous pouvez vraiment apporter à cette société et que vous serez entendus » . Non là on leur dit non.

En fait, l’hostilité  pousse au communautarisme : on dit « faites vos écoles ». C’est ce qui va arriver à mon avis…

Du coup, quelles solutions tu envisages pour les musulmans de France ?

Il y a déjà une prise de conscience du fait de se former, s’informer, de lire beaucoup plus de livres sur les formations, et leur accès – bref être actifs. Je pense que notre salut viendra pour les femmes : les pousser au maximum, être visibles, parler. Et ça je pense qu’elles l’ont compris. Et pour les musulmans en général de continuer le combat, de continuer de travailler sur le terrain et il faut être optimiste. Grâce à ce combat, on a cette petite lueur d’optimisme, qui nous permet de continuer à travailler pour nos enfants parce qu’on est pas au bout de nos peines, la fin est encore loin. Je crois que moi je ne verrai jamais une femme voilée ou un homme avec une kippa derrière un bureau de poste. Mais peut être que mes enfants ou mes petits enfants le verront plus tard, pourquoi pas ? Mais une des réalités qu’il va y avoir, c’est une augmentation du communautarisme.

D’une part les musulmans vont chercher à avoir un droit mais ils vont s’organiser. C’est à dire que moi même si je suis pas contre une école musulmane, parce que je pense qu’il faut avoir le choix. Si on a le choix entre une école publique, laïque, républicaine et un service privé religieux, ça c’est bien, c’est avoir le choix. Les parents auront le choix d’inscrire leurs enfants à telle ou telle école. Aujourd’hui, on a plus le choix. On est arrivé à un stade où on va devoir créer nos écoles parce qu’on peut pas faire l’économie d’une génération sans instruction. Donc c’est ce qui va arriver et c’est ce qui arrive puisqu’il y a l’école de Lille, et il y a plein d’autres projets qui naissent ici et là de créer des collèges et des lycées musulmans.

Mais ne crois tu pas qu’il faut essayer d’inverser la tendance, le rapport de force ?

En fait, il y a les deux. Le temps qu’on y arrive il y a déjà dix ans et moi je vois quand j’étais au lycée, c’est peut être pas révélateur, mais à l’époque on était 5-6 jeunes filles et finalement la seule qui s’en est sortie, c’est moi. Et j’ai eu mon bac, je suis allée à la fac, les autres n’ont pas réussi à avoir leur bac ou des fois l’ont réussi mais il y avait tellement de difficultés pour celles qui ont fait des filières scientifiques qui n’ont jamais connu de labo, tu vas en Deug de Bio, t’es complètement perdue dans les TPs donc elles se sont découragées. Donc finalement, elles finissent à la maison, elles ne travaillent pas, etc. Donc on ne peut pas faire l’économie de créer des écoles quitte plus tard à ce qu’on ait le choix. Peut être là on n’a pas le choix on va devoir inscrire nos enfants dans des écoles religieuses musulmanes mais pour qu’à la fin de nos luttes, à la fin de notre combat, on puisse avoir le choix. Donc il y a un double travail : un travail citoyen de revendication de nos droits, etc. et un travail pour répondre à des besoins.

Est ce que tu penses pas qu’il y a quand même des avancées dans la société – on a vu par exemple le FSE où de l’extérieur les médias ne présentaient que Tariq Ramadan alors qu’à l’intérieur, ça paraissait normal à tout le monde qu’il puisse s’y exprimer ?

Oui, il y a des avancées, c’est clair. Parce que si tu reprends le problème spécifique – ça va ressortir, ça va se tasser, il va y avoir je sais pas quoi et dans dix ans ils vont nous le ressortir. En 1989, les musulmans, c’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. En tous cas leur réflexion, la maturité de leur analyse n’était pas la même. On a fait énormément de travail depuis. Et ce qui gène peut être c’est qu’il n’y a pas eu de manifestation, les gens n’ont pas été violents face à une réaction violente pourtant : on est attaqués. Bon, les cités ne sont pas en feu, etc. Donc finalement il y a une évolution.

Comme je disais, le combat est long, il faudra le continuer je pense que nos enfants le continueront et nos petits enfants aussi j’espère. Mais il y a une demande. Tous les jours pratiquement, des parents nous appellent pour dire « voilà, ma fille elle veut porter le foulard et elle vit super mal d’aller à l’école sans prendre le foulard ». Elle est adolescente et c’est difficile de lui faire comprendre, l’autorité parentale, etc. Donc les parents vont s’organiser, je pense. Mais ce sera pour répondre à une réalité.

Donc il y a l’évolution et je pense qu’elle va dans le bon sens de voir plus de musulmans prendre la parole et des non musulmans et ça, ça gène énormément également aussi qu’on n’est pas communautaires, qu’on est ouverts, qu’on comprend tous les phénomènes qui nous entourent. Mais en même temps il y a une réalité et que ça on peut pas la nier. Quand on critique le fait que les musulmans vont voir des pays d’origine ou d’autres pays étrangers pour chercher de l’argent pour construire des mosquées, c’est une réalité. On n’est pas une communauté ici en France riche, on est au niveau de la masse, de la classe moyenne, et même très pauvre et on est obligés d’aller chercher de l’argent.

Ou il faudrait que l’Etat puisse vous donner les moyens…

Mais c’est pareil. Est ce que l’Etat ne va pas nous donner de l’argent à des conditions ?
Nos parents issus de la masse n’avaient pas les moyens de faire construire la Grande Mosquée de Lyon, ça coûte très très cher ce genre de structure. Mais j’espère que ça va changer : on a de plus en plus de personnes qui étudient, donc la situation financière va s’améliorer donc on va pouvoir mettre en place l’autofinancement, etc. Et je pense que pour la grande majorité des mosquées, il y a une réelle liberté parce qu’il n’y aurait pas cette ascension de musulmans qui parlent autrement.

C’est contradictoire : on ne peut pas dire qu’ils sont conditionnés, tenus par la laisse par les Saoudiens et tout ça et en même temps on voit des musulmans qui parlent qui s’expriment et qui veulent se défendre. Donc c’est contradictoire. Dans l’état actuel, ça ne va pas changer : les musulmans vont toujours voir leur pays d’origine. Et le pire ce n’est pas forcément les gouvernements qui financent – on essaye de dire que c’est les gouvernement, mais parfois, c’est des donateurs. Dans la communauté musulmane internationale, il y a des gens qui sont extrêmement riches et qui apportent leur argent et s’ils peuvent aider à une mosquée de quartier à payer une facture, moi je ne dis pas non : qui se voit faire ses ablutions en plein hiver avec de l’eau froide, euh…

Est ce que pour toi le Conseil Français du Culte Musulman est un pas en avant pour une reconnaissance de la citoyenneté des musulmans en France ?

Le fait que ce Conseil a été nommé, on peut comprendre qu’il a fallu le faire, mais en tous cas, il est sur place, et on attend de voir comment il va faire ses preuves face à la réalité là où les musulmans attendent et en espérant que d’ici deux ans il sera totalement démocratique. Il faut de vrais élections et que ce soient les personnes élues à la tête et non des magouilles comme ça a été le cas pour les précédents. La seule condition pour qu’il existe avec une certaine légitimité.

Est ce que tu penses que des alliances avec des mouvements de gauche serait à même de faire évoluer la condition des musulmans en France ?

L’Islam est apolitique. Le musulman peut être de droite ou de gauche. Certains se retrouvent dans le FSE, d’autres à l’UMP, d’autres chez les écolos, etc. Mais en général, c’est vrai, dans les discussions que j’ai eues surtout avec des jeunes – on va dire que ça revient par rapport à leurs références religieuses la justice sociale et dans la mesure où les partis dits d’extrême gauche se disent défendeurs des mêmes principes, on peut que se retrouver. Il y a différentes définitions de la justice sociale, mais en principe.


Comment tu comprends et quels commentaires t’inspirent l’attitude de certains partis de gauche par rapport aux musulmans ?

C’est de l’opportunisme. Notamment certains pseudo représentants des musulmans ou pseudo représentants des jeunes issus de l’immigration comme Malek Boutih ou Fadela Amara, veulent se faire une nouvelle jeunesse sur notre dos. Parce que je suis sûre qu’ils n’en ont rien à faire de la réalité du terrain. Ils n’y sont pas réellement. Il y a le problème du foulard. Mais qu’est ce que vous feriez pour ces jeunes filles victimes du sexisme ? Qu’est ce que vous faites pour une réelle politique de la ville ? Qu’est ce que vous proposez pour aider les différents acteurs sociaux et pas forcément sortir du PS ou de l’UMP pour avoir des subventions ? Qu’est ce que vous faites de tout ça ? Alors on a stigmatisé les musulmans qui participent à la cité, on les appelle les « nouveaux prédicateurs », donc on les stigmatise.

Comme Tariq Ramadan par exemple…

Comme Tariq Ramadan, mais d’autres aussi parce qu’il n’est pas sur le terrain, c’est un philosophe, il vit pas en banlieue parisienne – mais il connaît le terrain par contre. Mais tous ces jeunes – mais pas que des jeunes – tous ces français de confession musulmane qui ouvrent des associations, il y en a plein sur Vénissieux, sur Vaulx en Velin et ce sont vraiment des acteurs sociaux parce qu’ils sont vraiment à l’écoute, ils ont un lien privilégié avec la population, parce qu’ils sont issus de cette population. Demain une assistante sociale n’a pas le même lien avec une famille à problèmes qu’un jeune qui est voisin de pallier et qui a l’habitude de travailler sur ce genre de problème. Et ça, on va les stigmatiser, on va stigmatiser le MIB, on va stigmatiser telle ou telle association parce que finalement, on sort pas de leurs écoles et on conteste aussi ce qu’ils nous proposent.

Donc ils ont peut être peur aussi de se faire déborder à gauche…

Le problème c’est qu’ils sont dans le courant. C’est franchement « in » d’être anti musulman, d’être anti foulard, même si ils le disent pas : « j’ai des amis musulmans, la preuve »,…

C’est un argument courant des racistes…

Donc ça ne veut rien dire… Strauss Kahn qui dit une fois à la télé « mes amis musulmans… ». Franchement, parfois on a vraiment l’impression d’être des indigènes. Et peut être c’est aussi que le colonialisme n’est pas parti des esprits… C’est une réflexion qu’on peut avoir. Peut être qu’on a continué avec la population immigrée en France le travail colonial auquel on était habitué auparavant dans les colonies. C’est une piste de travail qu’on devrait poursuivre. En tous cas, pour le PS et ceux qui se prétendent défenseurs de la laïcité, il faut qu’ils revoient vraiment leur copie – ils auront pas une bonne note, ça c’est clair.

Propos recueuillis par Sylvain B. (Socialisme par en bas) décembre 2003